Il en va des récits de disparition comme de ceux de voyages dans le temps. Notre raison butée cherche toujours la faille et ne se satisfait pas de se laisser porter par la fiction. Il en va ainsi, d'ailleurs, de tous les récits de Yoko Ogawa. On se demande souvent quand l'histoire va lasser, quand elle aura épuisé notre capacité à nous donner entièrement à son imaginaire, parce que, souvent, ses situations sont dès le départ étrangement bancales.

Beaucoup de magie cette année dans mes lectures (une indication, rien d'autre, juste s'il faut essayer de comprendre ce qui guide les choix et les envies, sans essayer de les analyser, mais certains avaient pu me dire l'année passée "tu lis des livres africains" qui sans être juste ni vrai, n'était pas faux non plus).
De fait, la magie pour moi est une clé de lecture, indispensable à la fiction, puisqu'il n'y a que là qu'elle est recevable sans peur ni préjugé, qu'elle est pratique et rend le monde vivable.
"La destinée. Ma destinée ! C'est une drôle de chose que la vie - ce mystérieux arrangement d'une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu'on puisse en espérer, c'est quelque connaissance de soi-même - qui vient trop tard - une moisson de regrets inextinguibles. J'ai lutté contre la mort. C'est le combat le plus terne qu'on puisse imaginer. Il se déroule dans une grisaille impalpable, sans rien sous les pieds, rien alentour, pas de spectateurs, pas de clameurs, pas de gloire, sans grand désir de victoire, sans grande peur de la défaite, sans beaucoup croire à son droit, encore moins à celui de l'adversaire -dans une atmosphère écœurante de scepticisme tiède. Si telle est la forme de l'ultime sagesse, alors la vie est une plus grande énigme que ne pensent certains d'entre nous. J'étais à deux doigts de la dernière occasion de me prononcer, et je découvris, déconfit, que probablement je n'aurais rien à dire. C'est pour cela que j'atteste que Kurtz fut un homme remarquable. Il avait quelque chose à dire. Il le dit. Depuis que j'avais moi-même risqué un œil par-dessus le bord, j'ai mieux compris le sens de ce regard fixe, assez ample pour embrasser l'univers, assez perçant pour pénétrer tous les cœurs qui battent dans les ténèbres. Il avait résumé - il avait jugé".
Joseph CONRAD, Au cœur des ténèbres
Ce passage est la thèse sociale et politique du 19è siècle.

L'action se passe quelque part dans le monde dans une favela, un bidonville. Au coeur d'une ville monde. On n'en sait pas plus, et c'est ce qui confère son universalité à ce livre cathédrale. Nacho Morales est l'humain le plus à la marge qui soit : petit, miséreux, estropié, pour tout faire, il dépend de quelqu'un. Cependant, il est le prophète involontaire d'une bande de crève-misère dépareillés qu'il mène jusqu'à un eldorado : la Tour de Torres, construction illégale et abandonnée, sur un océan de poubelles, faite de béton et de courants d'air.

Quel étrange livre que celui-là. C’est d'ailleurs pour ça, et parce qu'il est beau (typo, matière, jeu vaporeux des couleurs, évidement au milieu, écritures hébraïques intrigantes...) et que l'éditeur comme l'auteur m'ont été parfaitement vantés par mes sites critiques de référence que j'ai eu très très envie de lire. En sachant très bien que je pouvais sortir très décu, parce que le thème et son traitement ne sont vraiment pas du tout ce qui me fait vibrer, à la base. J'y allais donc, curieux, chercher une expérience singulière.

"Ils s’étaient soudain rendu compte que le temps avait désagrégé leur passé, alors que durant leur enfance et leurs années de jeunesse, ils l’avaient considéré comme un ensemble compact et bien cimenté. Tout s’était dissocié, rien ne manquait de ce qui leur était arrivé jusqu’à ce jour et pourtant, ce n’était plus la même chose. L’espace avait été divisé en lieux, le temps en moments, les événements en épisodes et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu’à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser."