Dès que les premières fleurs apparaissent au mois de mars, je recommence chaque année une routine quotidienne faite de tours de jardin au moins bi-quotidiens à la recherche des fleurs apparues le jour même. C’est frénétique, quasi maniaque. Tulipes, premières roses, premières feuilles dans les arbres... La transformation de la haie est aussi passionnante, parce que chaque année, je la taillerai en pensant à ce que j'ai remarqué l'année précédente. Les arbustes ont fini de nourrir de leurs fruits fripés ou blets les oiseaux au sortir de l'hiver, oiseaux qui nous précèdent ou nous fuient à travers les ramures basses et emmêlées. On découvre des nids. Noisetier, épine noire, lilas, cytise et enfin aubépine.
La fleur de l'aubépine me rappelle une bague de grand-mère, petit bijou de peu de valeur (marchande) fait de cinq pétales de cuivre dorés au cœur duquel brille un petit éclat de pierre.
L'aubépine est surtout depuis l'adolescence la fleur de mon printemps. Avant que le quartier pavillonnaire ne se construise, la route qui passait devant chez mes parents était rurale, ligne sans marque au sol, bordée de fossés. En face de ma chambre se dressait un champ où paissaient trois ânes, un champ bordé, d'une haute et longue haie d'aubépines qui exhalait pendant quelques semaines, quand les soirées devenues longues et chaudes permettaient de garder les fenêtres ouvertes, leur parfum complexe, acre et sec, de suint et de foin.
C’est assis à cheval sur le montant de ma fenêtre que j'ai lu jusqu'à la nuit Salammbô, de Flaubert, courant après elle dans les jardins d'Hamilcar, rêvant de bataille, de prestige et de sensualité, dans l'étrange et puissant parfum du printemps.
Aubépine est l'odeur du blanc. Blanc est la couleur de Salammbô.
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