L'intro d'une soirée dans un festival classique qui ne vit que sous perfusion des services culturels de tous les étages de l'administration française, ça ressemble au service obséquieux d'un restaurant gastronomique : nous partons sur un petit voyage dans les îles avec cet effilé de morue très fraiche et son jus pressé de betteraves fumées au thym de Rhodésie méridionale. Vous apprécierez les sucs et la longueur en bouche, rafraichie par la note amère du biscuit craquant aux os de sèche. Ici, c'est une pointe de roquette, ça fait joli, et là, du persil parce le chef trouvait la forme jolie.
Autant dire que je m'ennuie et m'agace très vite à écouter ces gens, à voir ces têtes qui sont toujours les mêmes dans cet espèce de carré or (places très chères mais jamais payantes parce que réservées à des invités qui sont toujours les mêmes) au plus près de la scène... Bref, vous ai-je déjà dit (plus de mille fois) que toute forme de discours performatif m'énerve ? Ça va du comique au politique, de la menace au sous-entendu, de l'utopie à la post-vérité (comme on dit).
Revenons à notre orchestre. La musique, ça s'entend. Ça s'écoute. Toujours cette sensation de douche chaude, même très mal assis sur une chaise, tourné de trois-quart vers la droite pour apercevoir le dos de quelques musiciens. Et dans un programme improbable et fourre-tout composé d'une création contemporaine, d'une pièce classique - concerto pour clarinette de Mozart - et d'une pièce romantique - 4è symphonie de Schumann, se satisfaire (et quelle satisfaction !) de retrouver tous les poncifs mozartiens savamment emboîtés dans ce second mouvement.
Ça m'aurait vexé surement, il y a encore quelques mois. "Tu as changé". "Je ne t'aurais pas reconnu"... Et bien maintenant, je m'en fous.
Assis sur un banc j'attends un mirage
L'impossible voyage, et le tourment me rattrape
Me détraque le grand vent m'attaque
Je sens la beauté m'échapper
Rongé je me sens esquinté
Oh, j'ai des visions de prisons brutales
Comme Pilate je sens la mise à sac
Oh, c'est la fin, la fin du parcours
Et j'aime errer dans le noir sans espoir
Je suis les orages pour être foudroyé sans impact
Et j'ai le corps soudain assassin
Compact perdu pour l'attaque
Oh c'est la fin, la fin du parcours...
Quelque chose m'échappe, mes réflexes se détraquent
Contraint je vomis toujours plus loin de la vie
Mais j'ai autant de désir qu'un vampire
Qu'un yack, oh, j'ai le désir intact
C'est la fin, la fin du parcours...
Et l'allure s'appauvrit, se singe à l'envie
Et le cœur s'affale dans le très banal
L'amplitude s'oublie entre les instants de vie
Puis on trouve normal d'avoir toujours plus mal
Oh c'est la fin, la fin du parcours...
Et les muscles se lassent, le sourire se fane
Et la peau au contact moins vite se rétracte
Et le goût se trahit les couleurs s'assombrissent
Les passions se chapardent dans d'étranges histoires
Puis un fossé grandit à la jeunesse on envie
L'irruption brutale du désir animal
Et le corps trahit cheveux dents un souci
Par instants on trouve normal dans le cœur une balle
Oh c'est la fin, la fin du parcours
Dans les chansons tout est dit
Trois ou quatre ont suffi
C'était le dernier bal
Bonsoir et bye bye...
Juste un tout petit peu moins de vanité, et tant encore à draîner
Une évidence. Un nom. Un phénomène. Un dieu vivant.
Les images. La posture. La disposition des fûts. La façon de le filmer. Confirmation. Matt Chamberlain est la clé.
Durant ce spectacle où huit chanteurs et musiciens racontent la claque musicale qui les accompagne encore, je fus d'abord enchanté d'écouter des voix qui ressemblaient à la mienne, la rencontre, l'importance du son, les références, l'accompagnement, la recherche d'une fraternité/sororité avec d'autres animaux tels que nous, cette patience inépuisable qui écoute sans lassitude des vies pas toujours bouleversantes raconter l'importance du son, d'un son en particulier, avec lequel on va cheminer, un marqueur de vie, une flamme qu'on chérit, qu'on partage, qu'on entretient, qu'on rallume si besoin. La musique [...]
Jours de deuil et de mémoire, archives, anecdotes, souvenirs, photos jaunies, tenues improbables, lieux fédérateurs. Visages ressuscitant la mémoire, gestes, mots, odeurs, animaux, dates, enfance, émois...
Nous nous connaissions sans nous connaître, grâce à d'autres en commun nous nous étions déjà croisé, parlé. Nous savons bien qu'avant d’être famille, nous avons été, enfants, -sans quasiment nous connaître, sans nous revoir- des mêmes vacances, skis aux pieds, dans une colonie désaffectée, enfants dans un groupe d'amis cooptés.
Aujourd'hui, toi qui en écoutes si peu, tu me dis : "avec le temps m'est revenu le souvenir de ta sœur, et surtout de ce qu'elle écoutait : Higelin et Chris de Burgh".
Ce souvenir ne peut pas être reconstitué. Ma sœur est assez secrète sur ses goûts musicaux, assez éclectique, aucun fondamentaux, sinon Daho. Et en me disant De Burgh et Higelin, cela me renvoie à des souvenirs et des moments précis de mon enfance, des cassettes, des radios, des attitudes, des chansons, des danses. Même la couleur d'une moquette.
Et toi, tu fais revivre tout cela. Des noms, des notes, des souvenirs qui soudain prennent corps. La musique porte en elle des fantômes qu'un nom, comme une formule de sorcellerie, fait sortir de la tombe.
Allée 31, outillage électroportatif. La petite musique trop forte qui me rentre dans le crâne depuis notre arrivée dans la grande surface m'a définitivement conquis. Shazam, et hop, comme je le pressentais, c'est du lourd : Taylor Swift. Je n'ai entendu que des bribes du morceau, mais j'ai déjà l'air bien vissé dans la tête. A ce niveau là, ce n'est plus de la musique, ce n'est même plus du marketing, c’est la recette du Big Mac [...]