Depuis quelques semaines me traverse cette sensation épuisante d'être dans un torrent au courant si vif qu'il est déjà difficile à remonter, et de voir soudainement une vague gigantesque de merde arriver. Quand j'écoute l'actualité, pour faire court, j'ai l'impression que chaque décision prise est non pas la mauvaise, mais la pire, dans tous les domaines, environnement, politique nationale ou internationale, sociale...
Ça, c'était le préambule, je place cette réflexion car elle m'occupait sans que je sache vraiment quoi en faire, et surtout pas un article. Dans ce "rien ne va", un truc assez symptomatique : dans le milieu de l’édition, bing, un iceberg se décroche, on le voit, on le commente : le directeur chéri-béni de Grasset se fait virer par le patron d'Hachette. On fait semblant d'être surpris, c'est énorme, mais l'hypocrisie est plus énorme encore : le casse avait déjà eu lieu avec Fayard, et il aura lieu avec d'autres. Accusons Bolloré, ça fait du bien, mais en face il y a Stérin ou Kretinsky, qui n'ont pas encore tout à fait la même confiance que leur copain, mais ils ne devraient pas tarder à se lâcher non plus.
Bon, ce n'est toujours pas le fond de mon propos, je suis bien trop cynique, blasé, profiteur et agent de ce système pour hurler avec les offusqués. Mon sujet, le voici : un agent d'Amazon est mort d'un accident cardiaque sur la chaîne où il travaillait. Paf, le type s'effondre, et pendant une heure, il va rester au sol sans que la chaîne s'arrête, sans que personne ne quitte son poste pour faire quoi que ce soit. Plein de choses : le temps, une heure pour que la chaîne d'infos remonte jusqu'aux secours et qu'ils interviennent, les collègues, déshumanisés, terrorisés ou décérébrés par leur logique de travail et les méthodes mises en œuvre pour les lobotomiser, les donneurs d'ordres de cette chaîne qui cautionnent et encouragent ce système dont ils assurent le bon fonctionnement et la férocité. L'homme, un outil comme un autre.
Ça, c'est l'événement.
Raconté dans les "colonnes" d'un site dédié à l'actualité du livre (le type était sur la chaîne de distribution du livre, à priori).
Deux choses me surprennent d'emblée à sa lecture : les blocs de publicité qui me sont imposés parlent d'anges protecteurs, de tirer au sort des cartes pour connaître les anges qui veillent sur moi... Je m'interroge déjà sur moi : comment se fait-il que l'algorithme pense que ces pubs me conviennent ? C'en est presque hilarant, si on fait abstraction du côté dégueu entre le sujet de l'article et ces fameuses pubs. Et puis je me dis "qui est derrière ce genre de contenu et trouve opportun d'en faire la pub ?
Je descends et lis les commentaires : quelqu’un d'autre s'étonne des pubs qu'il reçoit, à priori des propositions d'emploi dans les mêmes entrepôts que le sujet de l'article, ce n’est plus du cynisme mais du mauvais goût, mais personne n'y peut rien, lui répond un responsable du journal, leur contrat est ainsi fait, ils ne sont pas maîtres du contenu publicitaire qui s'affiche...
Oups !
1- Voila où on en est, et voila aussi pourquoi je parlais plus haut de mon cynisme blasé concernant Hachette : je connais leur brutalité, je sais ce qui se passe, mais" je ne peux pas faire sans" (ça veut dire que je cautionne mollement, que je condamne mollement, que je m'en fous mollement ?) D'autres me diront que "bien sûr que si tu peux faire autrement", ils ont surement raison, mais moi je ne sais pas comment, vu que je n'arrive déjà pas à être rentable avec ceux-là... je ne développe pas, trop de paramètres, territoire, curiosité, dynamisme, mobilité, infrastructures, réactivité, conjoncture éco-socio-géo-politique, l'économie du livre neuf c’est qdm un peu de la merde mais sans la loi Lang, je n'aurais même jamais eu l'idée un jour de faire ce taf. Je me rachète un peu de blancheur dans le fait que c’est moi qui, au final, et contrairement à ce pauvre (humour) magazine, choisis ce qu'on trouvera sur mes tables.
2- Cette idée du "je ne gère pas le contenu", ça nous dédouane pas mal (un peu comme les marketplaces de Temu ou Shein (on pourrait aussi parler de cette hypocrisie là, tiens), mais jusqu'où ? Qui est responsable de quoi si je reçois des pubs ouvertement "illégales", et pas des anges bizarroïdes ou des propositions d'emploi ou de rencontres ? L'algorithme ? L'ingénieur qui l'a paramétré ? Le client qui reçoit la pub ? Le responsable du site ? La boîte de pub ? Personne? Et auquel cas, le moment orwellien que l'on vit atteint son paroxysme : nous nous faisons tabasser la gueule H24 mais ce n'est la faute de personne. Les tombereaux de merde qu'on avale ne seraient qu'une sorte de manifestation d'un esprit supérieur mieux informé que nous (un narrateur omniscient), le comble du cynisme et du mépris, ou de l'ordre du phénomène météo.
Je préférerais ce dernier cas, on pourrait toujours espérer une accalmie.
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Photo de Rajiv Bajajsur Unsplash
Quelle était cette vie que je menais ? Quel genre d'homme étais-je devenu ? C'était ma faute et non celle des autres. Je me lassais des gens. Je renonçais et je disparaissais. Je ne gardais personne. Tous abîmés. Sauf les chiens. Complets comme des pierres, ceux-là. Les chiens étaient la seule prison dans laquelle je voulais vivre.
J'avais besoin d'une autre vie pour laver celle-ci.J'avais besoin de nombreuses vies successives pour laver la prochaine, jusqu'à ce que je devienne un monolithe recevant l'offrande du soleil et celle du gel avec la même passivité. Ou un arbre accroché à la terre par de longues racines communicantes. Un langage universel que nous ne connaissons pas encore. Nous, les imparfaits. Nous, les attardés de la perfection.Isabela FIGUEIREDO
Un chien au milieu du chemin
Ed. Chandeigne, 2025
Des images surprenantes, des comparaisons audacieuses, des personnages instables et mal-assumés, une moralité acide et intransigeante. Un livre OVNI dont on se demande s'il a une direction. Dont on se réjouit qu'il n'en ai pas. Un malaise durable et rétroactif. Une liberté mal nommée et intenable. Un monde qu'on prend l'apparence de rejeter mais sur lequel on n'a pas de prise. Des vies qu'on a fait semblant de choisir. L'opportunité de s'en délester.
"Bonjour, je suis Eleonor M., du Magazine du Livre", vous connaissez ? Quel libraire ne connait pas le Magazine du Livre, l'hebdo de référence du métier et de toute la sphère du livre, un quasi faiseur de Goncourt, pour le moins le grand décideur des tendances "saisonnières". Quel honneur.
"Vous connaissez Mr X. et son dernier ouvrage de SF ?"
Non, pas du tout, et puis je ne suis pas grand connaisseur de SF...
Vertige borgésien.
La bibliothèque de Babel peut-elle se dupliquer à l'infini ? Les bibliothécaires servent-ils vraiment le langage ? Sinon, quelle obscure et absurde mission est la leur ? Et cet ultime aparté, la bibliothèque qui tiendrait dans un seul ouvrage...
Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre : "Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu !" La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : "Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !"

"Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes.Bacchus est alcoolique, et le Grand Pan est mort."
Quelle énigmatique sentence :" Le Grand Pan est mort". Surtout lorsque Pascal vient percuter une pochardise de Brassens...