Ophelia

Posté par Nico dans Ecouter - 26 février 2026 12:36

Allée 31, outillage électroportatif. La petite musique trop forte qui me rentre dans le crâne depuis notre arrivée dans la grande surface m'a définitivement conquis. Shazam, et hop, comme je le pressentais, c'est du lourd : Taylor Swift. Je n'ai entendu que des bribes du morceau, mais j'ai déjà l'air bien vissé dans la tête. A ce niveau là, ce n'est plus de la musique, ce n'est même plus du marketing, c’est la recette du Big Mac [...]

Réécouté avec un bon son de salon, le titre Fate Of Ophelia se révèle être un immense banger, un produit parfaitement pensé et poli de la première à la dernière note. Toutes les fées des studios du showbiz se sont penché sur son berceau, mais à l'instar d'une Madonna ou d'une Lana Del Rey, Taylor Swift, qui pour moi se résume à une marque plus qu'à une chanteuse, a de quoi réclamer, et ce titre aura au moins eu le mérite de titiller ma curiosité, alors que son seul nom suffisait à me faire passer mon chemin.

Un bref roulement de caisse (mieux qu'une empreinte digitale pour identifier dès la première seconde ce single, puis les fameux quatre accords mineurs qui renversent l'âme depuis Monteverdi au moins, la petite secousse rythmique pour nous dire "file sur le dancefloor", puis une mélodie en quatre phrases aussi importantes pour le propos que l'articulation, et un travail fondamentalement policé de la voix dans les moments les plus dénués. Les ajustements ne sont pas faits à la seconde, mais au millième. De l'orfèvrerie, de la pâtisserie de maître, apparemment simple mais extrêmement élaborée, écœurante en cas de dépassement de la posologie (et vu comme je m'en gave à ce jour, je devrais atteindre la satiété voire l'obésité d'ici trois ou quatre jours).

Mais pour l'instant, un grand moment frisson me prend à chaque relance du titre, comme un besoin irrépressible. Alors, évidemment, je lui écris, à lui, le swifter absolu, avec un peu de provoc' : "salut, tu connais?", tendant la perche pour me faire bien remettre à ma place. Mais sa bienveillance est telle qu'il me sert un "content que ça te plaise" (nous aimons que nos goûts convergent, et j'avoue être beaucoup moins ouvert d'esprit que lui, cette génération est définitivement mieux que la mienne), et il me confirme aussi que ce titre a éclipsé tout le reste de son année passée. Je lui partage ce sentiment que j'ai d'une proximité avec Lana Del Rey (début de White Mustang, refrain de Text book, traitement "ASMR" de la voix) dans l'élaboration des titres, il me confirme qu'elles ont partagé longtemps le même arrangeur, mais que Taylor Swift fait appel au producteur de The Weeknd, Britney Spears, Coldplay, Ariana Grande...

Merci monsieur l'encyclo.

Quant au sujet, petit bémol, au-delà du choix intéressant d'une héroïne plus secrète que d'autres, dommage qu'une chanteuse aussi influente se soit inspirée d'un idéal de femme plutôt archaïque, soumise à la loi des hommes, apologie de la victime qui meurt par amour pour un idéal romantique... Et écrivant cela, imaginant Ophélie dans sa noyade, je repense à Virginia Woolf, Ophélie moderne, qui n'aura pas fait son geste, les poches lestées de pierres, par amour, mais par impossibilité d'être autre chose qu'une femme assujettie aux représentations des hommes. 

Et c'est ainsi que Taylor Swift est devenue la bande son de mes travaux d'hiver 2026, qu'elle est dans chaque geste d'un joli meuble à 10 tiroirs et 5 portes fort pratique.