L'action se passe quelque part dans le monde dans une favela, un bidonville. Au coeur d'une ville monde. On n'en sait pas plus, et c'est ce qui confère son universalité à ce livre cathédrale. Nacho Morales est l'humain le plus à la marge qui soit : petit, miséreux, estropié, pour tout faire, il dépend de quelqu'un. Cependant, il est le prophète involontaire d'une bande de crève-misère dépareillés qu'il mène jusqu'à un eldorado : la Tour de Torres, construction illégale et abandonnée, sur un océan de poubelles, faite de béton et de courants d'air.

Des ennemis fantomatiques, des adjuvants improbables, des apparitions et des visions, des prophéties, des récits fondateurs éprouvant une mythologie guerrière de la tour, la concupiscence des autorités, des mafieux, envers le succès des luttes menées par ces indigents, tout le récit confère à ces aventuriers une dimension d'élus mystiques ou d'Ulysse contemporains. C'est déroutant et fabuleux.
La réussite du roman tient dans l'universalité du propos, lequel doit tenir en partie de l'universalité de son auteur. De toutes origines, de toutes formes, les êtres qui évoluent autour de Nacho Morales parlent également toutes les langues du monde, pratiquent toutes les religions du monde, exercent tous les métiers du monde, et il est évident que nous les connaissons : ils habitent en bas de chez nous et les livres n'en parlent jamais. Là, ils deviennent les justes d'un monde désespéré et vicieux. Plus qu'eux-mêmes, c'est ce qu'ils incarnent, la force de la cause qui les outrepasse (la nécessité de vivre), et l'improbabilité des situations qui donnent cette puissante aura christique au récit.
Jamais misérabiliste, truffé d'humour et d'absurdité, on se prend des claques tout au long des révélations de cette Odyssée, faite parfois de petites histoires édifiantes (pouvant paraître inutiles) qu'il ne faut jamais balayer ou sauter, sous peine de perdre le fil des emboîtements savamment distillés.
J.J. Amaworo Wilson réussit à écrire un roman universel, une longue parabole fabuleuse et familière sur les messies de la rue. On regrette que le pouvoir de ces dévastés ne soit que fictionnel tellement il est enthousiasmant.

- Auteur : J.J. Amaworo Wilson
- Titre : Les dévastés
- Editeur : L'observatoire
- Année : 2019
Extrait :
"Les dévastés progressent. Ils se tiennent aux aguets. Ils lèvent les yeux vers l'imposant monstre d'acier et de béton. Une Babel aux poutrelles métalliques noircies. Au béton strié. Ils passent à côté de plusieurs petites maisons écroulées. Ils entourent l'immense bâtiment, grouillant autour de lui. Ils attendent. Ils se jettent des regards furtifs. Quelque part une horloge sonne minuit.
- Et maintenant ? on fait quoi ?
- On attend Nacho. Il donnera le signal.
Nacho approche. La porte est barricadée, un quadrillage de planches fixées par des clous. Il s'avance vers le Chinois, murmure à voix basse. Le Chinois va à la pote et agrippe sa massue à deux mains. Il l'abat et une planche explose d'un coup dans un craquement sourd. Les clous sautent. Au dernier coup, elles cède, la porte s'entrouvre. Une petite acclamation s'élève.
La voix d'une femme :
- Maintenant, la Tour est à nous.
Son armée dépasse Nacho. Ils s'approchent de la porte et soudain, ils entendent. Ils s'arrêtent. Au début, c’est un gémissement, mais il tombe ensuite d'une octave, puis d'une autre, jusqu'à se transformer en un unique grognement sourd. Personne ne bouge. Le grognement reprend. Dans l'embrasure de la porte, dans l'obscurité, une forme.
- C'est un chien.
- C'est sauvage.
Ils discernent des mouvements dans le noir. Derrière la porte, la créature se met à arpenter l'atrium poussiéreux. De nouveau, des grognements rapides. Ça se déplace. Puis le clair de lune brise l'obscurité, éclairant les planches fendues alors que l'animal s'approche, les crocs proéminents. Les dévastés regardent fixement la scène. Quelque chose ne va pas. C'est impensable. C'est une erreur de la nature. La bête a deux têtes".