Des voix

Posté par Nico dans Lire - 13 août 2019 16:56

Quel étrange livre que celui-là. C’est d'ailleurs pour ça, et parce qu'il est beau (typo, matière, jeu vaporeux des couleurs, évidement au milieu, écritures hébraïques intrigantes...)  et que l'éditeur comme l'auteur m'ont été parfaitement vantés par mes sites critiques de référence que j'ai eu très très envie de lire. En sachant très bien que je pouvais sortir très décu, parce que le thème et son traitement ne sont vraiment pas du tout ce qui me fait vibrer, à la base. J'y allais donc, curieux, chercher une expérience singulière.

Manuel Candré raconte l'histoire d'un homme possédé par des voix, glissant dans une transe habitée et complètement déconnectée du réel, véritable exercice de style, quelquefois lourd et long, parfois lumineux, dans une conscience possédée et dérivante. Il joue avec les codes initiatiques, secrets, présumés, fantasmatiques, des religions monothéistes, juive essentiellement, qu'il pose dans une non moins fantasmée Prague, un ghetto, des ombres, des fantômes, des complotistes, du brouillard, des chemins sans fin, des escaliers, des rues et des personnages qui se transforment.

L'idée est la perte de repères. L'auteur y parvient aisément. Bousculer, renverser, dépasser les codes et les évidences. Les voix sont là pour ça. Elles créent un tissu opaque, un isolant qui finit par posséder le lecteur. Y a-t-il une révolution en marche ? Une sorte de Rabbi-golem prépare son armée d'ombres (mais le héros est-il juste mythomane et schizophrène, finalement, souffrant bêtement de persécution... A chacun de se faire son idée, au final). Veut-il vraiment, comme on le dit, leur faire renverser le monde, remplacer la nuit par le jour, ou l'inverse ?

Dans le livre, la clé est le langage. Manuel Candré écrit singulièrement, joue avec la structure de la phrase, distord les noms. Jamais trop, toujours juste et opportunément. Il pose des questions sur le réel, la violence, rebat les clichés d'une Europe de l'Est sombre sans jamais nous dire quand et où nous sommes. Si Prgl pourrait être Prague (nombre de références de bâtiments la rendent palpable), le ghetto pourrait être celui de Varsovie... Impossible de savoir si à la fin du récit, le paysage post-apocalyptique est celui des décombres du nazisme. Ce serait un raccourci trop facile. Tout le texte renvoie à des images que l'on a, (d'une tout jeune émancipation républicaine au 19è siècle à la chute des dictatures de la fin du 20è siècle)et on finit par douter d'elles.

J'ai cherché, fasciné, quel est l'auteur qui me donnerait les clés. Rarement, autant de références me sont venues. Ses paysages sont autant Bauhaus qu'expressionnistes, on y attend Otto Dix comme Paul Klee ou Egon Schiele, on pense au Manuscrit trouvé à Saragosse, de Potocki, Au coeur des ténèbres, de Conrad, Le maître du Jugement Dernier, de Perutz, L'homme sans qualité de Musil, Kafka un peu partout, Un homme qui dort, de Pérec, Crime et châtiments, de Dostoïevski, Le nain géant, de Petit....

On n'en finit jamais de trouver des références, d'essayer de se rassurer avec, de tenter de retrouver l'équilibre. Et, jamais rien ne colle. Manuel Candré invente le lieu, l'histoire, et monte une fiction parfaite en redonnant un coup de jeune à toutes nos représentations. Déstabilisant et salutaire.

  • Titre : Des voix
  • Auteur : Manuel CANDRE
  • Editeur : Quidam
  • Année : 2019

Extrait :

J'ai sur le corps une constellation. D'astres perdus dans leur course folle, d'étoiles orphelines prises dans l’indécision d'un univers sans lois, aucun objet pour en attirer d'autres,aucune courbe réglée, ni danse commune, les soleils y sont morts. Dans cette chambre de chair où le froid n'est jamais compensé je flotte parmi elles, les voix, au gré des rares courants de lumière émis par on ne sait quelle roche en fusion et pour combien de temps. J'erre pour ainsi dire, porté par des vents solaires morts depuis des millions d'années. Dehors, le coq chante les quatre heures dans la nuit encore profonde, je m'agite un peu, les bras collés aux flancs se se déplient, je passe la tête hors du drap de conjuration, ma respiration se projette aussitôt en amas de vapeur dans la chambre gelée.

(Ainsi je ressentais mon jour et ma nuit comme un unique plan délétère d'où véridisme et fantaisie cheminaient tels des astres malades.)

Dans la nuit qui tarde à s’enfuir, je m'éveille péniblement en hésitant encore de longues minutes sur le bord du monde qui me reçoit. Que ces oscillations me coûtent. Jadis, tout était moins flou, c'est une impression persistante, vague jusqu'à la nausée, jadis, j’œuvrais différemment dans le monde, je devais y tenir une place, même modeste."

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