Chamans-imprécations

Posté par Nico dans Lire - 20 novembre 2019 16:51

Beaucoup de magie cette année dans mes lectures (une indication, rien d'autre, juste s'il faut essayer de comprendre ce qui guide les choix et les envies, sans essayer de les analyser, mais certains avaient pu me dire l'année passée "tu lis des livres africains" qui sans être juste ni vrai, n'était pas faux non plus).

De fait, la magie pour moi est une clé de lecture, indispensable à la fiction, puisqu'il n'y a que là qu'elle est recevable sans peur ni préjugé, qu'elle est pratique et rend le monde vivable.

Les récits de cette année pourraient avoir ça de plus que la magie est le nœud qui articule l'intrigue, et qu'ils sont traversés de personnages mystérieux, insaisissables, clés (le stratagème est parfois une fainéantise de l'auteur, une facilité narrative, mais ça ouvre aussi parfois tant de portes à l'onirisme, et ça fait tellement de bien, au final)

Laird HUNT : Les bonnes gens, Actes Sud

"Je serais venu te sauver, quelle que soit la situation dans laquelle tu te trouvais, Sue, dit-il. J'aurais pris mon fusil, j'aurais serré les dents et j’aurais foncé pour te tirer de là, quoi que ce fut.
[...]
Oui, je pense que vous auriez essayé, je le vois bien, dis-je. Sauf qu'il n'y avait pas moyen de savoir où j'étais. Pas une route à travers bois pour me trouver. Que des miettes à semer et les branches au-dessus toutes chargées d'oiseaux.
Il resta silencieux à ces mots et encore plus après ceux qui suivirent. "Et si vous m'aviez trouvée, ce n'est peut-être pas moi que vous auriez choisi d'aider."

Philippe GERIN : Les voyages de Cosme K, Gaïa

"Il fallait partir. Il dévala l'escalier, son sac à l'épaule. Courir maintenant, courir jusqu'à l'épuisement du corps pour inhiber ses pensées et enfouir les questions très loin, dans des zones inconnues qui ne pouvaient plus l'atteindre. Oui courir. C’est ça, courir. Il traversa la cuisine et dans sa précipitation, il faillit ne pas voir Bestefar qui, comme un rempart, se tenait devant la porte, brisant net son élan. Il craignit un instant une tentative du vieillard pour l'empêcher de passer mais il n'en fut rien. Bestefar tenait son carnet et son stylo à la main. Il les tendit à Cosme K et planta son regard dans le sien. Cosme K pensa alors : vite, pousser la porte, la pousser fort. Pour la première fois, il sentait en effet  la chaleur de Bestefar palpiter timidement sur sa peau. Il se détourna du regard bienfaisant capable de briser les digues et Bestefar s'effaça devant lui. La porte claqua derrière Cosme K."

Aurélie CHAMPAGNE : Zébu Boy, Monsieur Toussaint Louverture

"Tout est cohérent. Je ne suis pas seulement un combattant formidable. Je suis aussi un immense ombiasy. Sans doute fallait-il être l'un pour devenir l'autre. Tout se tient.
Randrianantoandro ne m'a pas reconnu. Il n' pas senti. Cet ombiasy est fini. Il vit depuis tant d'années sur sa réputation, capitalise sur les miettes de ce qu'il a été. A présent, il est sans doute à peine capable de distinguer un badamier d'un ravenale. Même du temps de mon père, était-il si puissant ? "Il a forci", voila tout ce qu'il avait trouvé à dire.
Sans doute ai-je toujours été guérisseur et devin. La seule chose qui m'interroge à présent, c'est comment j'ai vécu tout ce temps en regardant ailleurs. La mort des autres, c'était là. Les plantes en rêve, c'était là. Le génie des zébus. Sans parler de Josselin, d'Amadou et des dents."

JJ AMAWORO WILSON : Les dévastés, L'observatoire

"Ils écriront pendant des millénaires des chansons sur ce qu'on a vécu". Ni les faiseurs de miracles de Hajja Xejn ni les sorcières d'Estrellas Negras n'avaient jamais vu ou entendu quoi que ce soit d'équivalent. Même les chamans qui arpentent les champs de glace de Zaledenom Jezeru restent muets d'étonnement lorsqu'ils entendent le récit de ce qui s’est déroulé dans la moiteur de cette soirée-là à Favelada.
En voici la description, si extravagante qu'elle soit : au seizième étage, la sentinelle baisse les yeux de dépit. Mais son regard ne tombe pas sur les soldats en train de recharger leur arme. A la place, devant le soleil couchant et les cieux d'un orange safran, il aperçoit une meute d'animaux qui s'élancent dans leur direction. Au début, il n'arrive pas à les identifier, il ne réussit pas à reconnaître leurs formes dans la semi-obscurité qui s'abat entre les rues décrépites et les véhicules à l'arrêt fumants."

Manuel CANDRE : Des voix, Quidam

"Je voulus me tourner vers lui pour guetter sa peine et lui dire une parole de réconfort, mais lui ne bougeait plus, il demeurait là attendant que son récit creusât en moi son empreinte. Aussi, parfois, dit-il, il n'y avait que des voix.
Le jour où j'ai croisé cet homme, il  me revient maintenant qu'au moment de  nous quitter, il se tourna vers moi à demi, car déjà il s'en allait et, la tête au vent, il me lança, Voyez-vous, jeune homme, "je cherche une langue qui me soit personnelle et c'est à cette langue que je demande des réponses". Puis il s'enfonça dans le vent."

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