Il en va des récits de disparition comme de ceux de voyages dans le temps. Notre raison butée cherche toujours la faille et ne se satisfait pas de se laisser porter par la fiction. Il en va ainsi, d'ailleurs, de tous les récits de Yoko Ogawa. On se demande souvent quand l'histoire va lasser, quand elle aura épuisé notre capacité à nous donner entièrement à son imaginaire, parce que, souvent, ses situations sont dès le départ étrangement bancales.

Puis on ferme la dernière page à regret et l'histoire reste comme un parfum, une couleur, une persistance rétinienne, et nous accompagne, atmosphérique, des mois durant. Alors on y revient. Toujours.
"How happy is the blameless Vestal's lot!
The world forgetting, by the world forgot;
Eternal sunshine of the spotless mind!
Each pray'r accepted, and each wish resign'd".
Alexander Pope, extrait d'Epître d'Héloïse à Abélard
A la différence d'Eternal Sunshine of The Spotless Mind, le film de Michel Gondry, dont le titre cite Alexander Pope à contre-courant, par la bouche d'une Kirsten Dunt fan de fragments de littérature (cette idée même voudrait qu'on la critique) juste avant le moment clé de l'histoire, les disparitions chez Yoko Ogawa sont de nature strictement contraire.
Le film donne à voir des personnages choisissant sciemment de faire disparaître un pan de leur mémoire. Le choix se fait ici en pleine conscience. C’est une expérience choisie. Ce choix devrait être assumé, mais le film montre l'inverse. La peur de la disparition définitive, du vide, du manque. Dimension métaphysique. Refus de l'idéal ascétique. L'angoisse trop humaine ressentie est de soi-même contre soi-même. Expérience auto-centrée. Emotionnelle.
Dans Cristallisation secrète, Ogawa montre des personnages mis devant le fait accompli, l'expérience subie. Il n'y a pas de choix, mais ils s'y soumettent. Ils s'y soumettent d'autant mieux que de toute façon, chaque trace liée à ces souvenirs perd son sens, son contenu. Il s'agit de se débarrasser, de son propre chef, d'un superflu. L'expérience ici est sociale et collective, d'où une police pour traquer ceux qui ne peuvent oublier, contrevenant, même malgré eux, aux principes d'ordre social.
Dans les deux cas, subtilité de l'inversion et du traitement des paradigmes. Et chaque fois, dans la mémoire, siège la saveur et la force des émotions à advenir.
- Quelle impression cela fait de ne rien perdre de ce que l'on a au fond du cœur ?
Il a remonté du bout de l'index la monture de ses lunettes avant de déplacer sa main vers son menton.
- C'est une question difficile me dit-il.
- Est-ce que cela ne serre pas le cœur, si fort qu'on en est mal à l'aise ?
- Non, il ne faut pas s'inquiéter de cela. Le cœur n'a pas de contour, pas de fond non plus. C'est pourquoi il est capable d'accueillir n'importe quelle forme pouvant descendre à une profondeur infinie. C'est pareil pour les souvenirs, vous savez.
- Les choses qui ont disparu de l'île jusqu'à présent sont toutes restées complètement au fond de vous, n'est-ce pas ?
- Complètement, je ne sais pas. Parce que les souvenirs ne se contentent pas d'augmenter, ils changent avec le temps. Parfois, certains disparaissent. Mais d'une manière fondamentalement différente de l'anéantissement qui vous tombe dessus à chaque disparition.
- De quelle manière est-ce différent ? questionnai-je en caressant mes ongles.
- Mes souvenirs ne sont jamais détruits définitivement comme s'ils avaient été déracinés. Même s'ils ont l’air d'avoir disparu, il en reste des réminiscences quelque part. Comme des petits graines. Si la pluie vient à tomber dessus, elles germent à nouveau. Et en plus, même si les souvenirs ne sont plus là, il arrive que le cœur en garde quelque chose. Un tremblement, une douleur, une joie, une larme, vous voyez ?
Il parlait en choisissant soigneusement ses mots. Comme si, avant de les prononcer, il pesait un à un sur sa langue ceux qui lui venaient à l'esprit.
- J'imagine parfois ce qu'il adviendrait si je pouvais prendre votre cœur entre mes mains pour l'observer, ai-je dit. Il tiendrait tout juste sur ma paume. [...] Je fermerais les yeux pour apprécier sa tiédeur qui émanerait de partout. Alors la sensation des choses perdues me reviendrait petit à petit. Je pourrais sentir sur ma paume les souvenirs qui sont restés en vous. Vous ne trouvez pas que ce serait merveilleux ?
- Vous avez envie de vous rappeler les choses perdues ? questionna-t-il à son tour.
Yoko OGAWA, Cristallisation secrète, Actes Sud, 2009

illustration: https://www.actes-sud.fr/catalogue/pochebabel/cristallisation-secrete-babel-ne