Je n'attends plus la floraison que de deux de la soixantaine de rosiers du jardin. Voici plus de vingt années, donc, que je plante ces arbustes, en variants couleurs et formes, précocité, port, exposition... Je me souviens parfaitement dire "mes rosiers de juin" en parlant des plus tardifs, mais je sais aussi que rares étaient ceux qui fleurissaient en avril, encore plus ceux qui passaient l'hiver en fleur sans s'épuiser, hormis les chinensis.
Cette année, deux seulement n'ont pas encore fleuri : la liane Kew Rambler et le tapissant quasi albinos Wichuraïana Variegata (mais il est encore en cours d'acclimatation) puisque le grimpant Mon Jardin Ma Maison, pourtant jamais pressé, nous a offert ses premières fleurs ce matin.
Ce matin il fait froid. Les saints de glace et leur suite. Tant mieux. S'il ne pleut pas trop, ce léger rafraîchissement permettra de faire durer les roses. Les petites ouvrières, elles, maltraitées par ce printemps impossible à suivre et ce coupe de froid himalayen pour leur petite biologie interne, trouvent refuge par dizaines dans les gros choux rose vif du généreux Pink Cloud. Elles retourneront à la ruche après le dégel...
Bon, allez, j'ai un peu fait le fier, le malin, le trop sûr, il y a quelques semaines.
Mars m'a bien tabassé la gueule sa mère.
Avril aussi.
On va tenter un mai vraiment apaisé. Le printemps, le vrai.
Paske là, j'ai quand même vraiment mal partout sans rire.
![]()
Dès que les premières fleurs apparaissent au mois de mars, je recommence chaque année une routine quotidienne faite de tours de jardin au moins bi-quotidiens à la recherche des fleurs apparues le jour même. C’est frénétique, quasi maniaque. Tulipes, premières roses, premières feuilles dans les arbres... La transformation de la haie est aussi passionnante, parce que chaque année, je la taillerai en pensant à ce que j'ai remarqué l'année précédente. Les arbustes ont fini de nourrir de leurs fruits fripés ou blets les oiseaux au sortir de l'hiver, oiseaux qui nous précèdent ou nous fuient à travers les ramures basses et emmêlées. On découvre des nids. Noisetier, épine noire, lilas, cytise et enfin aubépine.
La fleur de l'aubépine me rappelle une bague de grand-mère, petit bijou de peu de valeur (marchande) fait de cinq pétales de cuivre dorés au cœur duquel brille un petit éclat de pierre.
L'aubépine est surtout depuis l'adolescence la fleur de mon printemps. Avant que le quartier pavillonnaire ne se construise, la route qui passait devant chez mes parents était rurale, ligne sans marque au sol, bordée de fossés. En face de ma chambre se dressait un champ où paissaient trois ânes, un champ bordé, d'une haute et longue haie d'aubépines qui exhalait pendant quelques semaines, quand les soirées devenues longues et chaudes permettaient de garder les fenêtres ouvertes, leur parfum complexe, acre et sec, de suint et de foin.
C’est assis à cheval sur le montant de ma fenêtre que j'ai lu jusqu'à la nuit Salammbô, de Flaubert, courant après elle dans les jardins d'Hamilcar, rêvant de bataille, de prestige et de sensualité, dans l'étrange et puissant parfum du printemps.
Aubépine est l'odeur du blanc. Blanc est la couleur de Salammbô.
![]()
Ligne droite vers la mer. Plateau surplombant cette surface toujours furieuse. L’extrême ouest de la Bretagne m'essouffle et me fracasse, toujours bruyant, toujours agité. Pas de repos sur ces terres. Pas de contemplation sans le silence, pour ma part. Perspective d'une beauté et d'une intensité rare. Bordant le sentier, des touffes de bourrache dont je cueille quelques fleurs, au goût de concombre amer et de violette.
J'avance avec ce goût résiduel dans la bouche. La bourrache a le goût du bleu.![]()
Photo de Julietta Watsonsur Unsplash
Depuis quelques semaines me traverse cette sensation épuisante d'être dans un torrent au courant si vif qu'il est déjà difficile à remonter, et de voir soudainement une vague gigantesque de merde arriver. Quand j'écoute l'actualité, pour faire court, j'ai l'impression que chaque décision prise est non pas la mauvaise, mais la pire, dans tous les domaines, environnement, politique nationale ou internationale, sociale...
Ça, c'était le préambule, je place cette réflexion car elle m'occupait sans que je sache vraiment quoi en faire, et surtout pas un article. Dans ce "rien ne va", un truc assez symptomatique : dans le milieu de l’édition, bing, un iceberg se décroche, on le voit, on le commente : le directeur chéri-béni de Grasset se fait virer par le patron d'Hachette. On fait semblant d'être surpris, c'est énorme, mais l'hypocrisie est plus énorme encore : le casse avait déjà eu lieu avec Fayard, et il aura lieu avec d'autres. Accusons Bolloré, ça fait du bien, mais en face il y a Stérin ou Kretinsky, qui n'ont pas encore tout à fait la même confiance que leur copain, mais ils ne devraient pas tarder à se lâcher non plus.
Bon, ce n'est toujours pas le fond de mon propos, je suis bien trop cynique, blasé, profiteur et agent de ce système pour hurler avec les offusqués. Mon sujet, le voici : un agent d'Amazon est mort d'un accident cardiaque sur la chaîne où il travaillait. Paf, le type s'effondre, et pendant une heure, il va rester au sol sans que la chaîne s'arrête, sans que personne ne quitte son poste pour faire quoi que ce soit. Plein de choses : le temps, une heure pour que la chaîne d'infos remonte jusqu'aux secours et qu'ils interviennent, les collègues, déshumanisés, terrorisés ou décérébrés par leur logique de travail et les méthodes mises en œuvre pour les lobotomiser, les donneurs d'ordres de cette chaîne qui cautionnent et encouragent ce système dont ils assurent le bon fonctionnement et la férocité. L'homme, un outil comme un autre.
Ça, c'est l'événement.
Raconté dans les "colonnes" d'un site dédié à l'actualité du livre (le type était sur la chaîne de distribution du livre, à priori).
Deux choses me surprennent d'emblée à sa lecture : les blocs de publicité qui me sont imposés parlent d'anges protecteurs, de tirer au sort des cartes pour connaître les anges qui veillent sur moi... Je m'interroge déjà sur moi : comment se fait-il que l'algorithme pense que ces pubs me conviennent ? C'en est presque hilarant, si on fait abstraction du côté dégueu entre le sujet de l'article et ces fameuses pubs. Et puis je me dis "qui est derrière ce genre de contenu et trouve opportun d'en faire la pub ?
Je descends et lis les commentaires : quelqu’un d'autre s'étonne des pubs qu'il reçoit, à priori des propositions d'emploi dans les mêmes entrepôts que le sujet de l'article, ce n’est plus du cynisme mais du mauvais goût, mais personne n'y peut rien, lui répond un responsable du journal, leur contrat est ainsi fait, ils ne sont pas maîtres du contenu publicitaire qui s'affiche...
Oups !
1- Voila où on en est, et voila aussi pourquoi je parlais plus haut de mon cynisme blasé concernant Hachette : je connais leur brutalité, je sais ce qui se passe, mais" je ne peux pas faire sans" (ça veut dire que je cautionne mollement, que je condamne mollement, que je m'en fous mollement ?) D'autres me diront que "bien sûr que si tu peux faire autrement", ils ont surement raison, mais moi je ne sais pas comment, vu que je n'arrive déjà pas à être rentable avec ceux-là... je ne développe pas, trop de paramètres, territoire, curiosité, dynamisme, mobilité, infrastructures, réactivité, conjoncture éco-socio-géo-politique, l'économie du livre neuf c’est qdm un peu de la merde mais sans la loi Lang, je n'aurais même jamais eu l'idée un jour de faire ce taf. Je me rachète un peu de blancheur dans le fait que c’est moi qui, au final, et contrairement à ce pauvre (humour) magazine, choisis ce qu'on trouvera sur mes tables.
2- Cette idée du "je ne gère pas le contenu", ça nous dédouane pas mal (un peu comme les marketplaces de Temu ou Shein (on pourrait aussi parler de cette hypocrisie là, tiens), mais jusqu'où ? Qui est responsable de quoi si je reçois des pubs ouvertement "illégales", et pas des anges bizarroïdes ou des propositions d'emploi ou de rencontres ? L'algorithme ? L'ingénieur qui l'a paramétré ? Le client qui reçoit la pub ? Le responsable du site ? La boîte de pub ? Personne? Et auquel cas, le moment orwellien que l'on vit atteint son paroxysme : nous nous faisons tabasser la gueule H24 mais ce n'est la faute de personne. Les tombereaux de merde qu'on avale ne seraient qu'une sorte de manifestation d'un esprit supérieur mieux informé que nous (un narrateur omniscient), le comble du cynisme et du mépris, ou de l'ordre du phénomène météo.
Je préférerais ce dernier cas, on pourrait toujours espérer une accalmie.
![]()
Photo de Rajiv Bajajsur Unsplash