Retourner danser simplement, retrouver les fondamentaux, les évidences, le sens, le choix, le besoin qui m'a porté un jour dans ces cabanes obscures pour la seule délectation des sons amplifiés. Ces dix dernières années, un renversement, une envie neuve, puissante, différente, une curiosité nouvelle m'a fait brusquer ma nature et j'allais faire le con dans des festivals. D'un côté, je critiquais, de l'autre, espérant toujours le grand soir, j'y revenais. J'attendais qui ? J'espérais quoi ? Évidemment ça ne pouvait pas durer. Motivation en berne, évidente inadaptation, agacement généralisé, rejet, n'en ajoutons plus, cette fois je lâche l'affaire. Je n'y trouve définitivement plus aucun intérêt.
C'est donc ça, d'avoir passé cinquante ans. Les enfants là ou pas, un moment, pas du tout, plus tard, d'autres priorités, d'autres envols, encore des projets, des préoccupations dont on ne comprend pas tout, mais toujours un mot, toujours le besoin, l'envie, que l'on soit au courant. C’est parfait, j'ai imaginé ça mille fois, je l'ai voulu, je l'ai chéri, cette belle indépendance reconnaissante. Je crois que l'idée qu'ils sachent plus, différemment, mieux que leurs aînés était un besoin. Je m'imaginais vieillir, usé d'être curieux, usé de tout effort de remise en cause...
Mais avoir cinquante ans, ce n’est pas ça. C'est plutôt le renversement de cet état d'inquiétude chronique et maniaque où soudainement, on est plus inquiet des initiatives de ses parents que de ses enfants. Lorsque on leur dit "fais attention, prends soin de toi, sois prudent, appelle-nous"...
Je voudrais profiter de la chaleur, je voudrais être apaisé. Je voudrais transpirer et la sagesse et la paix. Je sais que je n'y arriverai jamais. Tout m'atteint. Toujours. Trop. J'ai toujours privilégié, face à la violence subie, et même celle que j'aurais pu, que je peux, faire, la fuite, l'éloignement. Le silence et la solitude plutôt que l'affrontement.
Qu'on ne s'y trompe pas, je n'y trouve pas d'apaisement. Le bruit, les images qui me parviennent chaque jour, à toute les échelles, alors que je tente de m'en protéger, me heurtent brutalement. Ce sont des béliers qui m'ébranlent. La tour se fragilise, irrémédiablement. Je suis pourtant plutôt protégé par la vie.
Je ne choisirai jamais le combat. Je donnerai toujours de l'eau à un frère. Même si ce frère m'emmerde. Je ne m'engagerai jamais pour une idée. Je l'ai toujours dit, je le répèterai toujours : choisir un camp, c’est se priver d'écouter l'autre, adopter des mots, des discours, des sophismes qui ne sont pas les miens, et défendent plus un pouvoir qu'une éthique. Je ne peux concevoir avoir raison, savoir mieux, prétendre à plus.
Je veux juste qu'on me permette de tanguer, encore, de trouver plus beau le papillon que la guerre, d'errer, de rire de tout, surtout de moi, et de ne croire en rien qui puisse faire mal. Ce déséquilibre qui m'inspire et me confirme être vivant, je le chéris jusque dans son effrayante fragilité.
J'ai eu un discours (celui-là je l'aurai toujours, même si j'en suis l'apôtre le plus contestable et le plus contradictoire). Je fais déjà partie des vainqueurs. Mon combat est terminé. Mille fois on m'a raillé, mais le discours est acté d'une adaptation, puisque nous n'avons pas voulu changer les choses. Dans cette adaptation, je ne vois que l'aveu d'une erreur, plutôt d'une malhonnêteté assumée : la terre brûle, maintenant nous l'admettons. Mais nous savons qu'il ne sera jamais rien fait. Nous trouvons le brasier trop beau.
Dorénavant, même ça, je m'en fous. Je ne veux pas mourir cinglé.
Pas le compositeur qui m'a fait aimer la musique dite classique, mais un avec qui je chemine malgré tout depuis longtemps. De la Sicilienne de Pelléas et Mélisande au requiem, une certaine familiarité qui soudain, par le jeu opportun des dates, se transforme en plaisir ému et renouvelé, en exercice de mémoire.
Je lui envoie une photo de mes raviolis, au fond de la casserole.
Elle me répond : "tu manges des chaussettes ?"
... Je suis dingue de cette femme.
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