Les Carnets du Grand Chemin

Le maître de la porte

Travaux de printemps, je dépose la porte de l’atelier pour en refaire une puis la remplacer. Un grondement régulier et monotone se fait immédiatement entendre. D'ailleurs, le phénomène se reproduit depuis plusieurs mois chaque fois que je franchis l'entrée de l'atelier. Un mystérieux gardien me fait comprendre par son vol affairé que je le dérange. 

Un bourdon solitaire a probablement élu domicile dans une anfractuosité invisible du vieux mur, dans l'ombre, derrière les outils, les barres de métal, les gouttières et tuyaux PVC. Pour vivre heureux, vivons caché. Toute  la durée de mon bricolage, j'aurai autour de ma tête son vibrato régulier. Je suis dans son petit territoire, et il n'est pas décidé à s'en éloigner (je le comprends si bien).

Depuis, j'ai remis la porte. A-t-il trouvé un petit espace entre le montant et la porte pour sortir, fait-il l'effort de passer par-dessus (c'est une porte d'écurie à deux battants dont on ne ferme que la partie basse pour protéger les hirondelles du chat) je continue de le croiser, sur une aire de 20m² à peu près, comprenant pelouse, murs, vignes, rosiers, trèfles, hortensias, fraîcheur, soleil, ombre - le luxe, en somme - dans sa vie de vieux garçon tranquille et ritualisée. Je crois qu'on s'aime bien.


photo un mètre cinquante-deux

un mètre cinquante-deux

Au printemps, je suis revenu près de ton jardin. Avec cette adresse que nous avons dorénavant là où la terre est la plus à l'ouest, voila que nous sommes passés, en quelques mois, en quelques mois, tout près de chez toi. Depuis la vente de ta maison, je refusais obstinément de retourner en Bretagne, pour m'éviter la tentation du pèlerinage. 
Pas trop envie de parler de ce retour, très conforme à ce que j'en attendais, c'est à dire que je m'efforce de ne pas m'inventer de regrets, puisque je ne peux pas en avoir. J'ai, puis nous avons vécu, des instants qui sont notre patrimoine commun, un sédiment qui n'est et ne reste qu'à nous, grâce à toi. Puis tu n'étais plus, et nous étions encore là. Nous allions te voir dans ta demeure de pierre. Puis nous n'avions plus de toit, nous avons donc eu le souvenir et nous l'avons encore.

Avant de partir nous avons pris de ton jardin quelques essentiels que j'avais vu mon grand-père, puis toi, tailler avec constance et passion. Dans ces plantes adoptées par ma terre, il y a un rosier. Je l'appelle grand-mère, évidemment, moi qui connait le nom de tous (ou presque) mes rosiers. Il est au fond de cette perspective qu'ouvre la petite terrasse. Discret, il nous regarde. Il veille. Il rayonne.

Comme toi, comme toutes les femmes de cette famille à l'exception de ma sœur, il mesure un mètre cinquante-deux.


photo Salade

Salade

L'intro d'une soirée dans un festival classique qui ne vit que sous perfusion des services culturels de tous les étages de l'administration française, ça ressemble au service obséquieux d'un restaurant gastronomique : nous partons sur un petit voyage dans les îles avec cet effilé de morue très fraiche et son jus pressé de betteraves fumées au thym de Rhodésie méridionale. Vous apprécierez les sucs et la longueur en bouche, rafraichie par la note amère du biscuit craquant aux os de sèche. Ici, c'est une pointe de roquette, ça fait joli, et là, du persil parce le chef trouvait la forme jolie.

Autant dire que je m'ennuie et m'agace très vite à écouter ces gens, à voir ces têtes qui sont toujours les mêmes dans cet espèce de carré or (places très chères mais jamais payantes parce que réservées à des invités qui sont toujours les mêmes) au plus près de la scène... Bref, vous ai-je déjà dit (plus de mille fois) que toute forme de discours performatif m'énerve ? Ça va du comique au politique, de la menace au sous-entendu, de l'utopie à la post-vérité (comme on dit). 

Revenons à notre orchestre. La musique, ça s'entend. Ça s'écoute. Toujours cette sensation de douche chaude, même très mal assis sur une chaise, tourné de trois-quart vers la droite pour apercevoir le dos de quelques musiciens. Et dans un programme improbable et fourre-tout composé d'une création contemporaine, d'une pièce classique - concerto pour clarinette de Mozart - et d'une pièce romantique - 4è symphonie de Schumann, se satisfaire (et quelle satisfaction !) de retrouver tous les poncifs mozartiens savamment emboîtés dans ce second mouvement. 


photo Marcher le monde, épisode...

Marcher le monde, épisode...

Cette année, ce sera sud-ouest. Direction pays basque. Et ôtez-moi ce béret qui me révulse ! Je ne vais pas en bord de mer, je ne veux pas de maisons à colombages, ni de chemin de Compostelle, de piment d'Espelette ou d'Irouleguy. On partira grimper, évidemment,  dans des coins pépères, dans un gîte fabuleusement exposé tout accroché à sa montagne verte. Non, ce ne seront pas les Pyrénées à plus de 2000 mètres (première découverte), mais quelque chose qui devrait ressembler à un mix savant entre de la montagne jeune pour la déclivité, et vieille pour sa hauteur très mesurée (à priori, ça ne dépassera pas les 1800 m). Reste à espérer qu'il fasse beau car on dit le mois d'août copieusement arrosé (autre préjugé, je pensais que la région était extrêmement sèche).

En attendant, reprise plus régulière de la course au milieu des champs de marguerites (on n'est quand même bien, là). Le but étant d’être déjà bien affuté pour mon petit RDV avec le massif central en juillet, déjà.


photo Saints de glace

Saints de glace

Je n'attends plus la floraison que de deux de la soixantaine de rosiers du jardin. Voici plus de vingt années, donc, que je plante ces arbustes, en variants couleurs et formes, précocité, port, exposition... Je me souviens parfaitement dire "mes rosiers de juin" en parlant des plus tardifs, mais je sais aussi que rares étaient ceux qui fleurissaient en avril, encore plus ceux qui passaient l'hiver en fleur sans s'épuiser, hormis les chinensis.

Cette année, deux seulement n'ont pas encore fleuri : la liane Kew Rambler et le tapissant quasi albinos Wichuraïana Variegata (mais il est encore en cours d'acclimatation) puisque le grimpant Mon Jardin Ma Maison, pourtant jamais pressé, nous a offert ses premières fleurs ce matin.

Ce matin il fait froid. Les saints de glace et leur suite. Tant mieux. S'il ne pleut pas trop, ce léger rafraîchissement permettra de faire durer les roses. Les petites ouvrières, elles, maltraitées par ce printemps impossible à suivre et ce coupe de froid himalayen pour leur petite biologie interne, trouvent refuge par dizaines dans les gros choux rose vif du généreux Pink Cloud. Elles retourneront à la ruche après le dégel...


photo Principe de réalité

Principe de réalité

Qu'est-ce qu'une vie réussie ?