Chère et tendre petite. Fragile infinité sous le vernis d'impassibilité.
Hier fut une souffrance pour toi autant que moi. Un tout petit grain de sable qui enraye un élan pourtant à son zénith. Un si petit contretemps. Mais ainsi es-tu bâtie...
Nous avons pas mal parlé de toi dans le courant de l'été, ton départ, ou pas, ta volonté réelle d'y aller, car ton économie de mots, une émotivité très contenue mais irradiante (cette capacité à faire rayonner comme une bombe tes ondes négatives sans même ouvrir la bouche), exprimer le malaise que tu voudrais dissimuler... Dans le chemin plutôt limpide de ta vie, tu fais jaillir - j'ai aussi ce défaut - des obstacles avant même leur apparition. Car ce désir de maîtrise qui nous hante exige de nous que nous ayons anticipé toutes les versions quantiques d'un même moment, du pire au meilleur, afin que s'abattant sur nous, nous puissions dire de l'événement "je l'avais prévu, donc je sais le gérer".
Gérer. Ne jamais se sentir débordé. Ce n'est pas important, c'est nécessaire.
Ma chère adorée, je voudrais te dire que quoi que tu feras, la réalité sera toujours plus petite que celle que tu avais imaginé. Elle ne sera pourtant jamais décevante, tu y trouveras toujours de la richesse et une manne suffisante pour te nourrir. Un jour, même, tu aimeras. Tu aimeras que ça te déborde. Un peu. Plus qu"une montagne russe, dont on connait le parcours, et qui nous ramène où elle nous a pris, je comparerais cela à une vague. Imprévisibilité. Danger autant que sécurité, douceur et violence. Je te promets, un jour, tu en auras envie.
C'est probablement déjà ça que tu vas chercher, là-bas, du haut de ta petite vingtaine. Tout ce que vous avez déjà fait, ce que tu fais, dit, pense, tout ce qui t'engage : tu es tellement plus loin que l'enfant peureux que j'étais et reste encore souvent. Car vous êtes, tous trois, beaucoup plus précoce que moi. Vous osez, tu es une puissance qui avance. Je te l'ai dit hier, vous m'impressionnez, tu m'impressionnes, tu me fais rêver, tu es grande et belle, volontaire, forte et fragile, déstabilisante par la précocité de ton engagement et ta sensibilité au monde. Tu pars. Tu ne montres pas ta peur. Tout l'été, j'ai même douté qu'elle t'effleure. L'absence de mots était pour moi le signe non du manque d'envie mais de la gestion que tu voulais faire par toi-même de tous les paramètres de ton projet.
Mais je sais aussi que la seule chose qui peut te faire déborder, c'est le grain de sable, l'imprévu soudain derrière la porte, le oui un soir pour l'appartement, suivi du non, le lendemain, l'angoisse revenue après l'apaisement. "J'ai un problème avec le fait d'exprimer mes émotions". Ce n’est pas vrai. Tu es un poisson clown, un chien fou sur une plage, le besoin infini de tendresse, le regard attentif porté sur l'autre, l'envie de réparer le monde.
Ne garde rien pour toi de peur de déranger. Ne bâtis pas de murs autour de ta pudeur. Apprends juste à les utiliser, les autres. Ils sont là pour ça. Demande-leur, confie-leur, expose-leur, donne-leur un peu de toi à porter. Les ressources dont tu as besoin sont autant en eux qu'en toi. Et tu n'ennuieras jamais personne, et tu te fous bien de ce qu'ils pensent.
Je t'aime, poker face. Mon poisson clown. Atome irradiant.
"Va ma reine, va là où tu veux, mon amour jamais ne te quittera des yeux"
Bouffe le monde.