J'ai pris le livre sur l'étagère.
Je vis encore.
Il n'y a pas de hasard.

Les mots ont commencé à innerver mes muscles, à ramener la chaleur dans les membres. A me remettre en mouvement.
Je suis Lord Chandos. Je voulais fuir les mots. Leur imposture. Leur approximation. Leur superficialité. Leur mensonge essentiel. Je voulais le silence (Oh, bien sûr, je savais, de longue date, que c'est impossible, mais il me fallait pourtant cette leçon là, d'évidence et de désespoir, pour vouloir quitter le sépulcre).
Une fois encore, j'ai pris la main que tendait Quignard, je suis revenu au bruit du monde, ligne après ligne.
Je ne suis pas mort (cette évidence fait hurler de rire comme de douleur) et à ce titre, je vis dans le bruit. Je dois y cheminer. Et puisque je le puis, je dois parler (mais on est là, encore, dans l'anecdotique. Je peux me passer de parler, je ne demeure pas dans le silence pour autant). Et pour m'approcher du silence originel, me reste la musique, le désir, l'écriture. Les mots sans bruit.
Écrire jusqu'à se brûler à la Révélation.
Écrire jusqu'à revenir au monde (et au silence des origines) :
"Fais moi revenir au monde
Le toucher sans mettre de gant
Même pour sentir qu'il s'effondre
Même s'il n'y croit plus comme avant
Fais moi retrouver mon ombre
Perdue dans l'ombre qui me tient" D.A.
"Mais jamais, vous m'entendez, jamais vous n’échapperez à la langue dans le son de laquelle votre mère vous a bercé au point qu'elle est parvenue à vous y immerger définitivement. Jamais. Même dans l'autre monde votre âme n''en sera pas libre. S'il y a une empreinte, elle se reçoit dans la langue."
[...]
"Or, qu'est-ce que les mots eux-mêmes ? Les mots, ce sont toutes les choses dont vous avez demandé le nom jadis quand rien ne les désignait à votre regard si rien ne venait les nommer. Du temps où vous étiez vous-même alors sans prénom et sans nom."
[...]
"La régression à l'aphonie du premier monde est une chimère. Une chimère : car ce mélange d'attributs empruntés à différentes formes animales est encore le fruit de plusieurs récits qui ont été dépecés puis additionnés.Voici maintenant ce que je voulais vous dire : ces comédiens, ces hypocrites, ces beaux parleurs, même ces ascètes au fond de vous se taisent parce qu'ils ont peur du cœur qui a été fouillé par ces expériences initiales. Ils ne veulent pas rouvrir les plaies."
[...]
"Que regarde-t-on en vérité au milieu des larmes qui empêchent de voir ?(...)La crise d'angoisse est une effervescence si violente qu'elle ne permet plus aux sens de percevoir nettement ce qui d'ordinaire tombe sous leur emprise et qu'elle inverse et renverse tout avant de s'effondrer dans l’extrême impuissance et la mort anticipée comme prématurée. C'est alors que la langue doit être nettoyée et non pas omise.Comme la vue est nettoyée par le rêve.(...)Comme le corps est évidé et recreusé par la faim au terme de chaque somme. L'âme doit être mise au propre par la vieille détresse vitale natale. C'est son cri qu'il lui faut restaurer, et non pas son silence.(...) Il lui faut le rappel de sa faim. Il faut qu'elle hante.Seule la langue écrite avec soin a le pouvoir de se déplacer plus loin que la mort qui elle, pour l'instant, cloue sur place ce corps dans la sidération et le langage devenu insignifiant."
[...]
"Et si les mots résistent à ceux qui sont en train de parler : jamais à ceux qui écrivent. Ceux qui écrivent ont tout le temps pour eux, ont tout le temps pour reprendre leurs phrase, ont tout le temps pour ouvrir leur lexiques, leurs atlas, leurs chronologies, leurs dictionnaires (...) Ne recourez pas à l'hébétude. Ne cherchez pas à l'immobilité terrible des roches et des granits."
[...]
"Alors travaillez toutes ces impuissances à dire et forcez, pressez, cultivez toutes les détresses qui en découlent. La langue dont vous disposez a la capacité de votre émotion puisqu'elle en est le lit. Il ne faut pas travailler la langue pour jouir d'elle, ni pour s'abuser (...) Il faut lutter avec cette défaillance à dire le monde perdu. La langue, elle, elle est l'avec de notre âme. Elle est une porte toujours. Et toujours elle est une porte qui s'ouvre à qui la pousse."
[...]
"Jamais vous ne serez silencieux".
Pascal QUIGNARD : La réponse à Lord Chandos, Galilée, 2020
Merci