J'en ai des centaines.
Des photos gaufrées de grain, sombres, floues. On y distingue vaguement une mer de têtes, une scène, quelques musiciens pas trop tremblés, au mieux, dans le contre-jour produit par quelques spots surexposés.
A chaque concert, je prends des photos des groupes. Après quelques semaines, je peine à me souvenir qui est sur la photo, et à quel moment ou émotions singuliers ces instantanés sont censés renvoyer.
Ce ne sont pas ces clichés, toujours ratés, toujours polis par les conditions de prise de vue, leur interdisant toute révélation, qui m'aideront à me souvenir ni de l'instant, ni du lieu, ni des émotions ressenties.
Et pourtant, je prends des photos, chaque fois. J'ai une galerie de clichés indicibles qui composent à eux seuls le tableau d'une obsession : me rappeler indéfectiblement ma présence dans une salle de concert.
Je suis collectionneur de flous, de solitude, d'obscurité, d'incompréhensible.
Un "J'étais là" amalgamé, qui ne laisse quasiment pas de trace ou de souvenir, mais un indice : la solution se trouve là, sous les yeux.
Évidemment ! Ouvrez les yeux ! Le noir, le fondu, le sale, le raté, alors, chaque fois réitéré ! ça ne peut être vain.
Comprenez bien : je viens chaque fois pour vivre ça, me doucher de son, disparaître, fondre, et chaque image est le témoignage et la preuve de cette expérience, de ce vécu, comme l'accomplissement d'un phénomène chamanique, comme la larme témoigne de la tristesse. Ou de la joie.
En la musique, dans l'obscurité, je viens transfigurer insignifiance et vanité.












