
Il y a dans l'écriture de Gracq la lenteur qui sied à la découverte du paysage. Le géographe est dans l’œil qui raconte, découvre, analyse, précise, donne sens. Et l'écrivain ? Partout autour dans les pas de celui qui marche.
En 1990, je découvrais la Provence, et tentais d'écrire tout ce que me procuraient les balades nocturnes que nous faisions, entre souffle de vent tiédasse, glouglou des fontaines, voix feutrées des boulistes, odeurs chaudes des arbres ou du bitume, poussière, guirlandes multicolores, chiens filant rasant les murs, léger échos des pas dans l'étroitesse des rues.
Je trouvais un livres quelques mois après ces vacances intitulé Carnet du Grand Chemin. Il ne me quitte plus, rangé dans le vide-poche de la voiture. Il donne son nom au site. L’œil que pose Gracq sur les lieux traversés est celui que je voulais imiter, d'exigence et d'interprétation intime, archéologique autant que vibratoire.
Je trouve ces jours-ci une antique édition des Eaux Etroites, et au bout de deux pages, mon regard se détache des lignes. Mêmes émotions qu'il y a presque trente ans. Quelle écriture, quelle merveille. Pourquoi le monde n'est-il pas Gracq ?
Incipit :
Pourquoi le sentiment s'est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul - le voyage sans idée de retour - ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s'apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l'excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d'attache, à la clôture de la maison familière ?
[...]de tels lieux lèvent, eux, énigmatiquement un voile sur le futur : ils portent d'avance les couleurs de notre vie ; au contact de cette terre qui nous était de quelque façon promise, toutes nos pliures se déplissent comme s'ouvre dans l'eau une fleur japonaise : nous nous sentons inexplicablement en pays de connaissance, et comme au milieu des figures d'une famille encore à venir."
Julien Gracq : Les eaux étroites, José Corti, 1976
Barques amarrées à Saint Florent le Vieil, au pied de la maison de Julien Gracq.
