Donc, voila, enfin, j'ai regardé Her, le film de Spike Jonze avec l'immense Joaquin Phoenix. Je le tenais sans l'avoir vu pour une référence de l'anticipation sociale, convoquant avec clairvoyance les défis futurs des IA embarquées et l'évolution induite de nos comportements.

Le reproche : ce film passe à côté de son thème, selon moi. Trop pragmatique, ou trop naïf, je ne crois pas une seconde à l'IA, dans la voix que j'entends. Donc, ce film, pour moi, raconte l'histoire d'amour au téléphone de deux amants qui ne se verront pas. C'est d'un réalisme troublant, la problématique de l'aporie amoureuse est même sublimée. Ils se fracassent, c'est joué dès le moment où ils échangent leur premier mot. Et pourtant, on voudrait y croire. C'est infiniment triste, c'est joué parfaitement, toute la magie du désir et de la rencontre, l'impossibilité et l'envie malgré tout de la nier y sont, en cela cette histoire d'amour fonctionne, nous brise, et apporte quelque chose de nouveau au thème romantique.
Mais ce n'est à aucun moment une IA. Impossible (il faudrait vingt articles comme celui-ci pour défendre cette idée, et, en plus, qui sait, un jour une IA pourra évoluer avec l'imprévisibilité et l'émotivité et fera mentir ce petit laïus périmé). Rien que ça : une IA se développant sur la base d'un système d’exploitation informatique ne s'arrêterait pas aux courriers pour comprendre le caractère qu'on nous fait comprendre "complexe", du personnage. Là, elle ne s'intéresse qu'à sa vie sentimentale..

Une fois dégagée l'IA, quelques réflexions :
- ce film est une histoire comparée magistrale, des valeurs de l'écrit et de l'oral, de la vitesse et de la lenteur, du mouvement et de la pause, du silence et du bruit. Une histoire du texte, de la lettre, de la phrase, du mot.
- ce film est une réflexion sur l'incarnation des amours virtuelles et le moment de "l'intercession amoureuse" renvoie sans doute possible à une scène équivalente de Blade Runner 2049. Ici, l'amour existe par un nom et une voix, une voix qui va désirer trouver une incarnation physique pour satisfaire l'humain, humain qui s'est certainement façonné une image mentale de la voix qu'il aime (on fait pareil quand on lit un livre : on se dépeint les personnages et les paysages, et les voir en film nous déçoit) . Dans Blade Runner, l'amour vient d'un hologramme, une image imposée qui va demeurer sur le visage de la femme qui viendra dans l'appartement du héros. Dans Blade, l'étreinte est possible. Dans Her, elle ne l'est pas : l'amour, dans Her, pose la question de la désincarnation du désir : aime-t-on quelqu'un ou aime-t-on aimer ? Jusqu'où l'amour peut se passer du corps de l'autre, de son existence même ?
- ce film me renvoie à un livre, pour la discussion qu'il a entraîné avec les enfants. Arrivé à la fin de la lecture de La Maison Dans Laquelle, de Maryam PEDROSIAN, je me tapais sur le front en me disant : "mince, je suis sorti de la thèse dès les premières pages, je n'ai pas cru un instant que ce qu'on me racontait était autre chose qu'un conte", ce qui m'obligeait presque, au regard du dénouement, à relire ce livre magnifique et inoubliable. Adèle me disait alors "tu es un adulte. Tu te sens obligé de te conformer à des principes de "réalité", tu ne crois pas ce qu'on te raconte si ça te semble trop sortir de l'ordinaire. Ici, il fallait juste tout prendre au premier degré". Visionner Her, c'est pareil. Si on refuse de croire que c'est une IA, le film perd tous ses enjeux. Et Emile de me tenir le même discours qu'Adèle quelques temps auparavant. Ne suis-je donc pas fait pour les enchantements ?
Sinon, c'est vraiment un film bluffant, sur les errances et les absences... Mais pas un film d'anticipation.

photos : Wild Bunch Distribution (prises sur le site Allociné)