Kanji

Posté par Nico dans Voir - 15 mai 2025 09:44

Je finissais presque par me dire que la qualité de ma lecture et ma capacité à me laisser épingler sombraient tranquillement à cause de la quantité de livres que j'essaie d'avaler pour pouvoir en parler. Il y  aurait beaucoup à dire sur la relative rareté des ouvrages marquants, singuliers, brillants, sur le volume des parutions, sur l'annihilation du goût sous la quantité et les obligations. Mais parlons peu et directement : ça faisait longtemps que je n'avais pas lu une phrase qui me fasse ainsi lever la tête, et là encore, on pourrait s'interroger "mais pourquoi cette phrase, pas si fofolle, plus qu'une autre ?" Et bien... allez savoir... Probablement une affaire de contexte (je crois que je tiens avec ce mot la clé de toutes les les interrogations précédentes..."

Ha oui, la phrase, au fait :

Tant que personne n'y est né et n'y est mort, on ne pas dire qu'une ville possède une histoire.

Laura IMAI MESSINA
L'ile des battements de cœur
éd. Albin Michel
2024

D'abord, y naître ET y mourir : deux choses nécessaires. L'une ne suffit pas. Il faut une naissance, il faut une mort. Avec cette interrogation : la naissance et la mort de la même personne, ou bien, sur tous ceux qui décident de faire "cité", que la naissance de l'un et la mort d'un autre suffisent ?

Remarquons qu'on ne parle pas d'Abel et Caïn, de Romulus et Remus, d'Adam et Eve ou autre mythe de création. Ici, la ville est créée, mais elle n'a pas d'histoire. On parle de ceux qui y vivent déjà, qui ont choisi de se fédérer pour entrer dans une nouvelle histoire. Ceux-là qui, par leur naissance et leur mort, vont lui écrire son histoire.

Comment écrire une histoire sans une vie à raconter ?
Comment écrire une ville sans des vies à raconter ?

Par la naissance et la mort, la ville "POSSÈDE" une histoire. L'histoire capture les vies que la ville prend à la vie. L'histoire donne une vie à la ville. Ces morts, ces naissants, sont possédés par la ville qui les apporte sur terre ou les enferme sous terre.

A l'origine de cette phrase, un héros de roman, illustrateur, sensible au son de son cœur car victime d'une dégénérescence cardiaque depuis son enfance, qui réhabilite la maison e sa défunte mère. Des vols ont lieu, un enfant du quartier, assez mystérieux, s'empare de "souvenirs" de la vieille dame, chez qui il venait chaque après-midi faire son travail scolaire.
L'homme acceptant à son tour d'aider l'enfant, il le sensibilise au déchiffrage des kanjis, comme nous pouvons sensibiliser nos enfants à l'étymologie : ancrer nos langages et la construction de notre pensée dans l'histoire des sons et des images qui les constituent.

Nous apprenons ainsi que le kanji du mensonge, selon l'autrice :

serait composé de l'idéogramme de la bouche, accolé à celui de la colline. La mère du narrateur y invente ensuite une ville en ruine, avec son cimetière, faisant du mensonge un champ de ruines, donc le langage de la vanité, du monde disparu ou pour un monde disparu, voire langage disparu lui-même.

Par curiosité, et avec un souci de ne pas rester dans le conte, on trouve facilement sur le web, wikipedia, dictionnaire-japonais.com ou kotoba.fr, une description du kanji comme celui de la bouche accolé à celui du vide. Bouche de vide. Sa prononciation, "uso", est utilisé comme interjection pour demander le silence, ou pour signifier le soupir. Du vent, toujours du vent...

Et pour l'anecdote (je suis vraiment un fils de l'hypertextualité, impossible de me concentrer sur un unique propos...), étonné de voir que rechercher le kanji du mensonge me ramène souvent et rapidement à un personnage de One Piece, j'apprends qu'un des personnages du manga, menteur parmi les menteurs, se prénomme Usopp, que son nom fait ouvertement référence au défaut, et que c'est probablement un mot valide avec le nom du fabuliste Esope. N'en jetez plus !

Et si le roman vous intéresse, car il est passionnant, sachez que son titre un peu mièvre fait référence à  une œuvre de Boltanski, les archives du cœur, installée dans un musée d'art contemporain sur l'île de Teshima, au sud-ouest du Japon (voila pour le choix de la photo de couverture, origine wikipedia), ancien centre d’enfouissement de déchets toxiques devenu conservatoire de nature, malgré la construction (magnifique à mon goût) de la structure du centre, tout en béton, par Tadao Ando ! "Archives du cœur" pour un personnage soumis au risque du Takotsubo... Evidemment.

Tant de choses en 250 pages... N'arrêtons jamais de lire