Après l'isolement, avant la reprise, le moment intro-expansif. Besoin de sortir et de s'user aux dernières chaleurs de l'été.

Je ne pensais pas que décider de partir de chez moi de bon matin pour faire une trentaine de kilomètres jusqu'aux limites du département me porterait autant de réflexions...
A peine parti, je me sens projeté dans la scène introductive d'une histoire que j'ai longtemps voulu raconter (et qui comme toutes, a fini par s'estomper puis rejoindre le cimetière des projets d'écriture frustrés). Cette histoire devait raconter l'errance d'un homme qui décide, non pas sur un coup de tête, mais en toute délibération avec sa famille, de partir un matin de chez lui, sac au dos, sans carte, sans argent, et de s'abandonner à l'errance jusqu'à l'épuisement, juste parce qu'il voyait là, dans le geste et l'inconnaissable qui en découlait, l'accomplissement d'une vie. Autrement dit, il était joué d'avance que ce récit ne mènerait à rien, moi qui ai besoin de connaître les fins avant d'écrire les débuts.
C'était il y a plus de dix ans, et je me régalais alors des lectures de Bouvier, Horn, Amundsen, Tesson.
De fait, je n'étais jamais parti de chez moi à pied sac au dos, seul. Au printemps, avec les enfants, j'avais bien pris plein ouest pour la journée, mais la démarche n'est jamais la même, seul.
Très satisfait de moi, en partant, je me suis aussi dit que je devrais faire ça, l'été, partir de chez moi et improviser. Le constat de ma journée me fait revenir sur cet enthousiasme.
J'ai ensuite passé en revue, dans ma promenade, nombre des projets d'écriture romanesque que j'avais eu, depuis qu'en classe de 4è je me suis mis à écrire : errance d'un homme préhistorique chassé de sa tribu s'initiant à un chamanisme naturaliste (une de mes premières lecture d'enfance est La Guerre du Feu, de Rosny-Ainé, et dire qu'elle m'a marqué est un euphémisme), histoire d'un colporteur traversant des pays déserts, histoire d'un enfant obligé de s'engager dans la piraterie, après avoir été témoin d'un meurtre et d'une conspiration dans son village (là, ce serait plutôt L'île au Trésor...), histoire de l'homme qui se réveille sur une île inconnue après avoir perdu conscience... Que des histoires de fuite, de voyage, d'errance, de disparition... Récurrent sur le long terme, ce thème devrait m'interpeller "constitutionnellement".
Réflexion de territoire : aller jusqu'au village voisin à pied en quarante minutes n'a aucun intérêt lorsqu'on y va en voiture en 2 minutes ; l'autoroute est un élément extrêmement structurant du paysage, de la répartition humaine, des déplacements transversaux qui lui sont soumis via les ponts, rares, qui la traversent.

Décider d'aller d'un point A à un point B dans un paysage qui n'a pas de vocation touristique majeure, donc assez peu de chemins aménagés, rend la promenade sur bitume assez moche, sauf exception, en tout cas monotone. Les chemins de promenades se limitent à de brefs tronçons de chemins creux préservés d'un ultime remembrement, ou aménagés artificiellement entre deux rangées de grillages...

Pour le reste, le Saosnois, puisque c'est le nom de la région entre mon chez-moi et le Perche au loin, porte le nom d'une des communes, un hameau, les plus petites du territoires. Incongruité intéressante. Le remembrement évoqué préalablement a coupé tous les chemins. Terre de paysans à l'esprit pratique, la région est tissée de routes étroites et essentielles sur lesquelles débouchent des chemins de fermes en cul-de-sac. Et c'est tout. Entre deux routes, quasiment jamais de chemin de traverse. Tout a été récupéré en terre agricole.

Remarques diverses : après une journée d'averses, retour de la chaleur. Le matin, un plaisir immense de sentir des odeurs revitalisées par la pluie, odeur des routes, des fossés, de la terre retournée, des pois de senteur, des airelles, du bétail, du chèvrefeuille sauvage, l'odeur sèche de la terre et des feuilles, les effluves moites sortant des maisons (ô l'odeur infecte des maisons qui ne sentent que la bouffe qu'on y prépare). L'après-midi, la chaleur chasse les odeurs, les lignes droites s'enchaînent. Tout paraît renforcer le silence et l'immobilité. 30°. Pendant des kilomètres, le plateau s'étire, oscillant mollement entre ses 100-150 m d'altitude,sans rivière, sans arbre, sans ombre. Triste et monotone. Principalement bitumé. Sans vent. Les éoliennes sont figées, les guérets ne bruissent plus de la danse des feuilles broyées des maïs.
Une dernière boucle en forêt. Pour rendre de l'intérêt à la promenade. Des glands tombent des chênes, des bruits enfin, dans les allées, dans l'humus. C'est là que je vais recontacter de la vie, en fin de journée. Inquiétante, car indiscernable. Chemins creux, tortueux, imprévisibles, enfin soumis aux accidents de terrain. La nature impose ses contraintes.

Promenade pas inoubliable. Pourtant aucun regret. Je ne marche pas pour voir des jolis paysages. Je ne marche plus pour ça. L’isolement m'avait rendu fou. Passé le côté bravache "cool, une semaine de vacances en plus", le sentiment d'être un pestiféré s'est imposé à moi , notamment dans la façon cachée et express dont d'était fait le renvoi à la maison. Cette mascarade déplaisante était proprement hallucinante et m'interrogeait beaucoup sur la réification de tous nos actes : l'hyper rapidité de tout ce qui nous arrive aujourd'hui fait qu'il vaut mieux donner l'impression qu'il ne se passe rien plutôt que d'avoir prendre le temps de se justifier. Le souci, c'est que dans mon cas, il ne s'est rien passé, au final...
Moi qui tirais une grande frustration d'avoir dû annuler mes projets pour les journées du patrimoine, je me suis consolé avec ironie par un déjeuner sur un joli lavoir (une parfaite cachette bucolique pour amoureux), tellement vibrant de ce que Benjamin appellerait l'aura que son usage passé lui a conféré. Les barges réglables, le règlement encore écrit à la peinture, le murmure de l'eau,la légère dépression de terrain annihilant tout bruit de route...

Au final, j'ai fait, en une journée, ce que j'aurais fait en trente minutes de voiture, dans un paysage pas fait du tout pour la promenade. l'intérêt est ailleurs. il y avait l'évidente et explosive nécessité de sortir, mais j'aurais pu la faire ailleurs, me projeter dans une forêt, des collines plus propices à régaler le regard et l'effort. Je crois surtout que je n'ai pas fait ça ni pour le défi physique, ni pour la beauté ou la découverte.
Je l'ai fait pour tout ce que j'ai écrit au-dessus, et qui est advenu grâce à la disponibilité et la lenteur. Justement parce que j'en ai marre d'accumuler des expériences qui ne font ni réflexion, ni connaissance. J'en ai marre des injonctions à être, à faire, à profiter. Ma ballade dans le Saosnois est moche, mais putain qu'elle m'a permis d'être à moi, et d'avancer, vraiment, lentement, à chaque pas.