J'ai les yeux secs.
La colère est là, entière, brûlante, que je couve et ravive. La colère est le souvenir qui doit me consumer. Disparaître dans ma colère, par ma colère, entier.
On m'a dit lâche, parfois. Si vous saviez, pourtant, le courage qu'il faut pour assumer les départs et supporter la douleur qu'on s'inflige.
Tu vides ce verre en me regardant dans les yeux. "Que pense-t-il ?" Tu ne vois rien, et c'est normal, dans mes yeux. Ils sont morts. Leur étrange pâleur est de cendre.
Je ne veux plus parler. Je ne peux plus. J'écoute les mots que vous dites, et je les hais. J'aimais encore la musique, avec une force indicible. Je l'ai brisée aussi. Elle n'appartenait qu'à nous, elle ne me sert plus à rien.
La colère est chaude qui ne sort jamais. La colère est pathétique, pitoyable, minable.
Faite de rires qu'on emmène sous son bras. Faite de soupirs et d'affalements. Faite du secret perdu de l'étreinte.
Une douleur à ne s'infliger qu'à soi-même.
On ne partage pas la douleur. Ni la peur. A peine le désir. On ne les soigne pas non plus.
J'ai les yeux secs. Parce que je les veux ainsi. Aussi je veux des murs très hauts autour de moi.
Si je pleure ce sera là, dans l'écho et l'aveuglement de leur silence.
S'il y a du vent, il se chargera bien du reste. Des poussières. Des mensonges. Des affabulations.
On me dit lâche, parfois. Qui n'est pas lâche quand il se bat pour perdre ?
Je brûle désormais. J'étouffe. Jamais je n'avais eu si froid. Jamais eu tant besoin de hurler. Au secret, dans ce feu invisible caché par les pierres.
Tu me regardes, mais tu ne vois plus rien. Ton verre vide est posé sur le zinc. Tu t'éloignes. Il n'y a plus de vie ici.
Plus de chant, plus l'onde pure et gravitationnelle.
illustration couv. : imbd