Histoire de la petite femme

Posté par Nico dans Voir - 19 mars 2020 15:09

La petite femme vivait seule et effacée.
J'étais enfant, je côtoyais au moment des fêtes de famille ce petit spectre discret qui glissait en charentaises dans les couloirs de la maison, de nuit comme de jour, et frappait à toutes les portes avant d'entrer, par crainte de déranger.

A quoi pensait-elle ?
Enfants, nous demandions aux parents : pourquoi grand-mère veut-elle déjà rentrer chez elle ? Elle n'est pas bien chez nous ? Nous sommes tellement contents de la voir. Chez elle, elle est seule, ici elle ne peut pas s'ennuyer. Nous la voyons si rarement. Est-ce que nous l'agaçons ?

Évidemment, nous ne l'agacions pas. Mais jamais elle ne s'est sentie chez elle, chez nous. Sa vie de solitude, et de silence, c'était aussi une vie de repères, d'habitudes, de comptes à ne rendre qu'à soi, de contraintes relatives. Déambuler, le jour comme la nuit, se réchauffer une soupe sans craindre de déranger, s'asseoir dans une pièce, s'y endormir, déplacer un objet, ressasser des souvenirs, échafauder des projets minuscules à l'échelle de la carte de sa vie : un village de 800 habitants quadrillé par une église, une mairie, une route large et droite, deux jardins, deux maisons.
Plus qu'à sa maison, elle appartenait à ses rituels et à sa liberté. Nous lui offrions du divertissement, certes,  mais également une cage de bienveillance dont elle ne pouvait sortir, et dans laquelle elle se cognait à tout instant.

Il m'a donc fallu toutes ces années pour comprendre.
Et quelques jours seulement d'un enfermement forcé. En ce moment, confiné dans ma maison, je suis la petite femme. Je ne me sens pas chez moi, comme plié, même dans cette maison que j'ai bâtie, avec les êtres qu m'entourent depuis toujours. J'essaie de sortir. De rebâtir artificiellement l'étendue du monde.
Je marche sur le chemin autour de mon jardin, avec la lenteur d'une déambulation ennuyée, ou réflexive. Je marche comme la petite femme. J'essaie de penser à tout ce dont je suis privé : juste la "liberté" de faire, très peu, mais où et quand je veux.
Je marche avec la petite femme. Je croise ses yeux amusés, son regard savant.
J'envie parfois sa force dans la solitude.
Nous sommes finalement assez peu au lieu où nous vivons.
Bien plus sommes-nous à l'espace libre de nos pas.

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