Peur de tourner en rond dans mes lectures, pendant cet épisode d'enfermement subi. J'avais pas mal de titres qui parlaient des invisibles américains, noirs, femmes ou indiens, à la manière de Toni Morisson, était-il d'ailleurs écrit sur quasiment chacun d'entre eux...
En fait ce fut un régal pour la majorité d'entre eux, car même s'ils utilisent toujours les formules narratives prévisibles des page-turner, ils ont ce truc qui fait mouche quasiment à tous les coups avec moi : ils font intervenir les esprits, les fantômes ou les ancêtres, pour une raison ou une autre.

- Jesmyn WARD : Les chant des revenants, Belfond-10-18
Jojo est un enfant métis qui entre dans l'adolescence, élevé chez ses grands parents, il supplée sa mère, souvent défoncée à la meth, et l'absence de son père, en prison (ça commence presque aussi glauque qu'un roman jeunesse normal). Sa grand-mère possède les chants, les incantations, mais ne possède pas la vue des morts, comme les plus grandes sorcières du bayou. Un cancer l'emporte petit à petit. Son grand-père continue de porter dans un silence vigilant cette famille particulière, ressassant régulièrement son histoire d'emprisonnement. Jojo accompagne malgré lui sa mère jusqu'à laprison voisine pour retrouver son père qui en sort. Récit générationnel, racisme d'une violence ultime, dialogue entre les vivants et non-vivants esquissé, le chant va tranquillement porter et révéler les fantômes qui habitent le silence de chacun, et adorent se percher sur les arbres pour faire des signes aux enfants.
Au commencement, je me suis réveillé dans un bosquet de jeunes pins par un jour nuageux et à demi noir. Je ne me rappelais pas comment je m'étais retrouvé accroupi dans les aiguilles de pin, moelleuses et pointues sous mes jambes, du vrai poil de sanglier. Là, il n'y avait ni froid ni chaud. En marchant, j'avais l'impression de nager dans une eau grise et tiède. Je tournais en rond. Je ne sais pas pourquoi je suis resté dans et endroit, pourquoi je faisais demi-tour chaque fois que j'atteignais la lisière du bosquet, là où les pins étaient plus hauts, plus ronds et plus sombres, habillés d'une toile de lianes épineuses. Pendant cette journée sans fin, j'ai regardé bouger la cime des arbres en essayant de me rappeler comment j'étais arrivé là. Mais rien à faire. Alors, quand j'ai vu le serpent blanc, épais et long comme mon bras, qui rampait hors de l'ombre des arbres, je me suis agenouillé devant lui.
Te voilà, Il a dit.
Les aiguilles s'enfonçaient dans mes genoux.
Tu veux partir ? Il a demandé.
J'ai haussé les épaules.
Je peux t'emmener, Il a dit. Mais il faut que tu le veuilles.
"Où ?", j'ai demandé. Le son de ma voix m'a surpris.
Tout là-haut, Il a dit. Partout.
"Pourquoi ?"
Il y a de choses que tu dois voir, Il a dit.

- Laird HUNT : Neverhome, Actes Sud
L'été dernier, j'avais découvert Laird Hunt avec Les bonnes gens. Un roman étouffant, huis clos maître-esclave au fond d'une forêt américaine, qui m'a donné envie d'en lire plus, en espérant pouvoir respirer un peu. Neverhome raconte comment Constance va s'engager avec les nordistes pendant la Guerre de Sécession, à la place de son mari, trop fragile. Cette raison nous parait très rapidement trop faible pour justifier cet engagement. On apprend à la dernière page la vraie raison. Par contre, les détails de la quête de Constance sont magnifiques de vérité, la guerre extrêmement sale et réaliste, son combat et ses finauderies pour ne pas être découverte passionnantes, les rencontres risquées, les péripéties dignes de l'île au trésor. On investit sa folie aussi, parce que oui, elle est peut-être juste folle, et que de toute façon, la folie est inévitable dans cette guerre, et les apparitions sont peut-être les seules choses vraies de cette histoire, en tout cas, les seules qui exigent d'elle qu'elle rentre. Et sur le chemin du retour, chacune des péripétie racontée prend une lumière différente, et raconte une nouvelle histoire. Beaucoup plus dramatique.
"C'est à cette fièvre que j'attribue le fait que, bien qu'étant restée assise tout du long, j'avais l'impression de pouvoir me lever et sortir de moi pour suivre les couloirs de l'asile, franchir les portes et partir battre la campagne en flammes. En chemin, je vis des soldats cartes ou armes à la main ; je vis un canon trônant tout noir sur son armature d'acier ; je vis des mules et des chevaux qui n'avaient rien mangé depuis des jours hurler dans toutes les langues pour réclamer leur ration. L'une de ces fois, j'essayai de rentrer à la maison à pied mais les rivières se faisaient plus profondes et plus larges, la forêt plus sombre et plus dense. Alors je retournai au combat. Il avait enflammé le monde entier. Je cherchai partout une arme, mais sans succès. Les mort s me parlaient durant ces marches. Avec des bouches qui flottaient en compagnie des mouches au-dessus de leur corps. Ils se traînaient jusqu'aux poutres des écuries, m'appelaient en hurlant depuis le sommet des arbres, se laissaient pendre par les genoux depuis les nuages."

- Richard WAGAMESE : Jeu blanc, Zoe-10-18
Saul Indian Horse fait partie de ces jeunes indiens enlevés à leur tribu avant 10 ans pour se des-indianiser dans des pensionnats tenus par des religieux, au Canada. Histoire vraie. Dans le récit qu'il fait du sien, Saul n'épargne rien sur la violence qui y règne, et les méthodes abjectes et outrancières utilisées contre ces enfants. Étrange, pourtant, Saul parle peu de son cas, et semble passer entre les gouttes, grâce notamment au hockey sur glace qu'un jeune religieux fait découvrir aux indiens. Il y excelle et s'émancipe de cette façon, intégrant très jeune des clubs du championnat indien. Il est ensuite remarqué par des clubs "blancs", pros, qui font de lui l'indien de service, aussi bien star que cible des autres joueurs, des journalistes, du public. Le sport ne devient plus que duperie, combat et violence. Saul explose, s'effondre et réintègre la sous-vie ouvrière des autochtones, dans l'alcool et les petits boulots. Il faudra que le hasard le ramène au lieu où sa famille s'est disloquée, il y a de nombreuses années, que des images reviennent, puis des mots, puis des lieux, puis toute la conscience refoulée qui lui permettra de marcher à nouveau debout. On croit pendant les trois-quarts du livre que c'est un récit de vie autour du premier indien pro au hockey. On se trompe. Ce n'est pas un livre sur le hockey. C'est le plus grand livre sur la dissimulation et la survie face à l'ignominie.
"Je ne sais pas si j'étais éveillé ou si je rêvais quand j'entendis un bruit dans les arbres. Il y avait un filet de lune dans le ciel et une nappe de brouillard juste au-dessus du sol. L'air était calme. Le brouillard amplifiait le moindre frémissement dans les arbres et au loin j'entendis les pas prudents d'un chevreuil. Mai le bruit qui me réveilla n'était pas celui d'un animal. C'était comme une plainte, un murmure sourd. Il cessa, puis reprit un instant plus tard. Cette fois-ci, je scrutais la rangée d'arbres, mais il n'y avait rien. Que le brouillard. Puis une silhouette commença à se dessiner. Ce ne fut d'abord qu'une image floue, mais tandis que j'observais, cette forme imprécise avança. Elle ne marchait pas. Elle flottait. Mes tripes étaient nouées par la peur. Mais je ne pouvais en détacher mes yeux. La plainte reprit. Elle semblait désespérée. Humaine."
Illustrations : Babelio