Avant lui, il y avait le homard qui entamait sa mue. Il était façonné des références familiales, des danses et des chansons des WE familiaux, le classique en voiture. Il y avait les merveilles de pop anglo-saxonne du grand frère qui se tournait dorénavant peu à peu vers l'électro. Il y avait très peu la FM dont les rabâchages montraient déjà les limites de son spectre et de ses capacités à ouvrir les oreilles à l'initiation musicale.
Il y avait surtout cette réflexion d'un des parents : "tu aimes l'écriture et la langue, et tu n'écoutes pas de chanson française". Ça a été radical. Le homard a commencé puissamment sa mue, dès les premières semaines de lycée. L'éveil et la vexation : oui, ce serait français, mais non, absolument pas des classiques ou de la variété qu'il y avait à la maison. J'ai demandé au grand-frère de me ramener, de la radio, des albums de groupes de rock français. Ça a été Noir Désir, évidemment, Les Sherriffs, Le Cri de la Mouche, OTH, Les parallèles de Montségur, Nuclear Device, Parabellum, Les Satellites, Câline Georgette et tant d'autres toujours plus improbables..
Un jour tu es arrivé avec une cassette et avec quelques précautions, tu m'as dit "comme tu veux écouter des trucs français, j'ai pensé à ça, tu vas voir, il faut s'y faire, c'est pas du rock, quoi que, mais si tu arrives à rentrer dedans, c'est assez fascinant". J'ai regardé la pochette un peu désuète, photo d'un type debout derrière une table dont le visage est rendu invisible par un contre-jour, tons brun-beige, barrée de son unique nom de famille, mise en scène avec carte du monde proclamant pour pas cher "je suis un baroudeur, si tu écoutes ce disque, tu voyageras à coups sûr". Et ce titre comme une problématique : Matrice. La fascination fonctionnait déjà.

Les premières écoutes ont été assez formelles cependant. Les arrangements parfois bancals, le montage fait maison, la voix à assumer, les thèmes et leur traitement, l'écriture unique et audacieuse, mais déconcertante... Je lui rendais la cassette, non sans échanger autour du titre phare et essentiel, Matrice, du déstabilisant Camion bâché, et, peut-être, de Filles des jardins.
Je te redemandais quelques mois plus tard cette cassette, grâce au souvenir de l'écriture, et sensiblement à cause des images libres et fracassées dont Manset truffe ses compos (le "chien qui courre la tête entre les mains" est un absolu pour moi).
Depuis, je ne me suis jamais lassé.
Et Filles des Jardins reste un must, la quintessence de fragilité baroque et mystique, cordes, voix, rythme, souffle dramatique, ellipses et sécheresse lyrique (qui oserait "c’était comme ça", à part Manset) ; parce que je crois n'en avoir pas encore fait le tour. Cette chanson résiste pour moi à l'interprétation et conserve et renouvelle à chaque écoute toute la magie d'une oeuvre d'art. Dans mon adolescence de scribouilleur, je l'ai réécrite une bonne dizaine de fois, plagiant sans finesse, mais croyant fermement acquérir une part du génie de l'auteur.
Souviens-toi,
C'était comme ça
On les suivait
Pas à pas,
Les filles des jardins,
A l'ombre des colonnes,
Loin de tout
Entourées de femmes et d'hommes
Aux tempes grises
De femmes et d'hommes
C'était comme ça
On les montrait du doigt
On leur parlait pas
Filles des jardins
Quand elles étaient assises
Vêtues de draps, de voiles, de simples chemises
Dans l'ombre bleu-grisePourquoi ont-elles changé?Souviens-toi
Le fruit est-il mangé?
Sommes-nous des étrangers
Qui n'savent même plus nager
Rejoindre la rive ombragée ?
C'était comme ça
Le temps courait
Entre nos doigts.
Filles des jardins,
Quand on suivait leur jeu
Jusqu'au soir, sans savoir
Où se posaient leurs yeux
Comme de petits lacs
Ombrageux
Souviens-toi
Ça nous brûlait les doigts
Comme du feu
Dans l'ombre bleu-grise
Comme du feu
Dans l'ombre bleu-grise