Il disait : "plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre". Il n'était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux-parleurs, il préférait le silence à l'erreur. Il aimait l’humilité face à la vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique : craignant les faux pas, il en oubliait d'avancer.
Yannick GRANNEC : La déesse des petites victoires, Anne Carrière
Du livre de Yannick Grannec, je retiens la dévotion et l'interdépendance des deux amoureux, malgré l'apparente "difformité sociale" que la bourgeoise essaie de renvoyer de ce couple : dans la réalité, il est d’ailleurs peu probable qu'un tel couple existe et perdure, au final. Mais l'effet de la fiction est la : ce couple existe.
Au niveau de la langue, l'efficacité de certaines phrases, lapidaires et synthétiques à l'extrême : le sens de la formule. On referme le livre à chaque chapitre brassé d'émotions contraires. Il mature longuement. Et l'affection qu'on développe pour les personnages se fait sur le long terme, car les situations sont assez prévisibles de prime abord.
De cet extrait :
- Des "vertus en quantité toxique"... Vertus, toxiques, antinomie intéressante. Pas de toxicité à priori dans la Vertu. Si et seulement si elle est un absolu. Si elle ne l'est pas, la Vertu est une construction sociale et morale, donc potentiellement méprisable.
L'idée de la Vertu poussée à son extrême : la vanité. Les génies quoi qu'ils fassent, sont bouffés comme nous autres par la vanité. Pourquoi dès lors, les considérer comme génies ? Qui sont les génies ? Éteindre le feu que nos yeux allument en regardant les autres. Ils sont aussi insignifiants que nous, de la poussière. Rien ne brille dans le cosmos.
- L'idée du faux pas : quel est le référentiel ? Qui jugera la valeur de ton pas ? Quand le mathématicien est réputé pour avoir prouvé l'indémontrabilité de certaines équations, où commence la vérité ? Qui va le décider ?
- "...plus je suis stupéfié que les gens parviennent à s'entendre"... Tellement à dire la-dessus. Comme un mantra. Revenu une journée au collège, cette semaine, pour parler de rien avec des gens que je n'avais pas vu depuis presque deux mois. Tout le monde de s'esclaffer : "ça commence à être long, ça me manque tout ça, je ne sais plus quoi faire..." Une fois ces phrases vides prononcées, plus rien à dire. N'ont-ils vraiment rien fait depuis deux mois ? Ont-ils cessé de vivre ?
Aucun ne me manque. Je n'ai aucun complexe à rester chez moi, j'y grandis bien mieux qu'au travail, je m'y sens moins superficiel. Les seules choses qui me manquent sont celles dont je ne leur ai jamais parlé parce qu'aucun ne s'y intéresse. Il me manque de l'espace, de l'espace, de l'espace. Un tremblement.
Et la question d'un médicament : est-ce que le frisson de la salle qui s'obscurcit reviendra un jour, et suffira-t-il à me rendre l'envie d'écouter à nouveau de la musique ? Elle aussi sent un peu le rance, devenue aussi mécanique qu'un rire forcé.