
Concept parfait pour les documentalistes en mal de crédibilité à l'aube de l'avènement des sources d'information numérique, la sérendipité, qui a fait son entrée dans le dictionnaire français en 2009, lors que le mot était apparu chez les britannique via Walpole au milieu du 19è siècle, s'épuise tranquillement depuis.
Merci à Dominique GOY BLANQUET de faire revivre, en 2011, le cheminement de ce mot en complément d'une réédition des Aventures des Trois Princes de SERENDIP, de Louis de Mailly, car, oui, Walpole bâtit son concept à partir de l'esprit français des Lumières, puisant dans les démarches sagaces de Zadig, de Voltaire, mais surtout dans le texte d'une "belle infidèle" qu'un auteur galant (Louis de Mailly) fait à un texte italien du 16è siècle.
Royaume imaginaire assimilable à Ceylan, Serandip avait à sa tête un roi qui envoya ses trois fils parfaire leur apprentissage à travers le monde. Dans un royaume voisin, les trois fils se font arrêter pour vol de chameau, après avoir décrit trop précisément à un chamelier la bête qu'il avait perdu, sans pour autant l'avoir jamais vue. Ils avaient au long de leur route aperçu des indices qui leur ont permis de dresser des caractéristiques précises de l'animal.
L'idée pourrait se résumer à ce qu'est la démarche inductive : des indices me permettent de déterminer les causes, et ces causes, l'état de fait liminaire. Ainsi fonctionne Sherlock Holmes. Pour Walpole, l'exposé est le suivant : s'étant fait envoyer un tableau, un détail intrigant le fait consulter un livre d'armoiries, dans lequel il découvre, alors qu'il cherche toute autre chose, une similarité de sceaux entre deux familles. Son ami Horace Mann répond à son courrier :
"Je comprends parfaitement votre Serendipity. Cela a dû arriver à chacun, alors qu'il cherchait une chose particulière, se voir s'en produire d'autres de plus grande importance. Combien de découvertes utiles, pas exemple, la quête de la pierre philosophale n'a-t-elle pas produites, que l'étudiant ne cherchait pas à trouver ?" (p.208)
Petit à petit, la sérendipité va être galvaudée, se résumant au fait que cherchant quelque chose, le hasard nous permette parfois d'en trouver une autre. En effet, bien des découvertes ont été faites ainsi (la découverte de l'Amérique...) D'autres vont même en faire une forme de magie, voire de prédestination.
Mais c'est oublier le principe de sagacité (p.215) du départ, qui fait surtout valoir l'adage "dans le champ de l'observation, la chance favorise les esprits préparés"(p.214). Pour les scientifiques, tel Darwin, un quelconque hasard est évidemment injustifiable. Des critiques portent déjà sur le principe de Zadig, qui veut que "les observations s'appuient sur une idée commune qui est la préexistence à tel effet d'une cause capable de le produire"(p.212). Ils admettront pourtant que "la découverte ne se réduit pas à un élément existant, mais à un facteur préalablement défini qui fait progresser la pensée. La découverte heureuse n'est que l'étape initiale, qui demande une explication, elle fait partie intégrante du processus de recherche"(p.213)
Quant à la popularité du concept au début des années 2000, tandis que le web semble une ressource infinie d'informations et de progrès, elle s'est tranquillement éteinte parce que le calque des algorithmes est un monde fini et enfermant, non cette promesse d'univers en expansion et de rencontres nouvelles. On y trouve que ce qui est déjà connu. Et le bouton "j'ai de la chance" ne procède d'aucune magie ni de sagacité, il signifie juste que l'on ne chercher rien que ce que d'autres ont déjà demandé mille fois.
