Ne pas se méprendre sur l'intérêt renouvelé de la rencontre lorsqu'on marche.
Il n'a rien à voir avec la solitude du voyageur et la "redécouverte", supposée plus simple et authentique", de l'autre. Aucun exotisme dans la rencontre.
Quand on marche, on ne cherche rien à l'extérieur. A peine à l'intérieur de soi. Peut-être juste entendre son cœur battre plus fort dans les oreilles.
Il faut d'abord se rappeler pourquoi être parti. Et ne pas se suffire de grandiloquence exotique ou métaphysique.
Partir pour se retrouver seul.
Pourquoi ? Pour du temps. Du temps à ne rien faire. Tout entier à prendre et à remplir. Du temps qui ne vaut que pour lui. A dévorer ou sucer lentement. Rien que ça. Parce que ce sont les seuls moments où sa vie n'est rien qu'à soi.
Donc, marcher sans intérêt .De l'absence d'intérêt naît soudain l'évidence de la rencontre. Le vide nouvellement acquis comme un habit, la perte d'intérêt, voila les arguments du marcheur.Alors on devient magnétique pour l'autre. Parce qu'on transpire le désintérêt. On est là que pour passer, c'est une certitude, alors tout ce qui va se passer sera beau. Effusif. Aussi vain qu'éternel.

J'arrive dans le hameau. Six rues, qui ne sont que de vieux chemins soudain promus, dans les années soixante, par un film de bitume jamais retouché depuis. Je descends ici après deux heures passées sur un plateau à ne jamais perdre de vue le clocheton de pierre de la petite chapelle. Après une courte et rapide descente dans un roulement de cailloux et éviter les racines de hêtres monumentaux, je constate que la chapelle est un four à pain, et ce que je prenais pour le clocheton, sa cheminée. Elle occupe - à une des fourches où tous ces chemins se croisent, disparaissent, convergent, contournent, se rejoignent au gré de la disposition des fermes qui composent le hameau -, le centre du lieu, comme un rond-point historique, maçonné. Les fours ont toujours été, par leur rareté et leur taille, l'énergie qu'ils requièrent et produisent (à une époque qui en consommait peu) un lieu de rassemblement et de sociabilité villageois. Celui-ci est beau, il sent le feu, l'intérieur est culotté comme une pipe, et sur des parapets latéraux, je trouve des réserves de bois, de papier, les outils pour enfourner, tisonner, et entretenir la place. Cet endroit sert.
Ressortant, je vois derrière les arbustes d'un jardin, un vieillard qui semble s'attarder, un arrosoir à la main, sur les plantations de son potager. Je devine qu'il se demande ce que je fais là. Devant la porte du four s'ouvrent quatre directions. Je m'assois un moment et consulte la carte.Le bonhomme a compris. Il sort du jardin. Il me parle de son four.
Toute sa vie y passe. J'ai lu des histoires, j'ai appris des dates, sur ceux qui sont partis de la campagne, l'exode, la désertification, le travail, l'argent, la famille, la solidarité villageoise, l'attachement aux racines, le besoin de transmettre, la peur de perdre la mémoire, le passé, l'histoire, la victoire du temps, le retour des citadins, la retraite, les nostalgiques, les déracinés.Lui ne me raconte pas. Il me donne sa vie.Ce n’est pas long. Nous devisons dix minutes peut-être. Ça brûle tellement dans la pudeur de ses mots. Sa joie d'être là au milieu du monde qui existe encore, sa certitude que rien ne se perd jamais que ce qu'on décide d'oublier.Je sais tout, là, adossé à des pierres qui en savent plus encore, jusqu'à la recette que l'on fait ici traditionnellement, lorsque tous, à un moment de l'été, où qu'ils habitent le reste du temps, sont enfin là et parfois pour quelques jours seulement. Le four allumé deux jours durant, les pains, les brioches, les tourtes, les rôtis, et les pieds de cochons qui mitonnent toute une nuit, sorte d'apothéose dans la rondeur de ses mots et de ses gestes. Et, bien au-delà du festin partagé, juste sentir de la vie grouiller dans ces ruelles, comme le sang dans les artères, pour faire reculer la poussière qui s'y reposait.

Nous avions plaisir à la discussion. Une joie immense à se dire et s'écouter. Je lui raconte d'où je viens. Où je vais. Ça n'a aucun sens pour lui. Il m'aurait volontiers proposé un café. Je le sais. Il ne le fait pas, et il sait que je comprends. Lui demander de l'eau, boire son café aurait entraîné une sujétion. Nous ne le voulions pas. Pas de vassal, pas de maître. Nous voulions parler et partir. Je lui demande si on trouve de l'eau aisément par ici. Il me répond que le pays entier est une source. Nous rions. Je pars.