Ars Industrialis

Posté par Nico dans Lire - 9 septembre 2020 09:01

Toujours eu une sensibilité particulière envers le travail âprement rigoureux, intransigeant mais aussi volontairement jargonnant de Bernard Stiegler. Je n'ai rien posté à la suite de sa mort, parce que je ne me sens pas de légitimité pour parler de son travail. Comme depuis le premier moment où je l'ai enfin lu, c’est avec lenteur que les mots me sont venus.


J'ai toujours trouvé son discours clair et ses écrits difficiles. Difficiles parce que précis, intriqués et référencés. Jargonnants. Que dans une lecture, on est seul, sans interprète à côté pour une explicitation. Qui veut comprendre va voir les références, s'arme d'un dictionnaire, relise patiemment, contrarie, explore, revient, patiente, accepte pour un moment de ne pas avoir accès, de ne posséder ni la référence ni le concept. Pour comprendre Stiegler, il faut avoir lu Stiegler.

Il n'y a jamais de pensée simpliste, pas de pensée "hors-sol". C'est plutôt écrasant. C'est dur de citer Stiegler sans avoir recours au raccourci, à la décontextualisation. Depuis ces vingt dernières années, j'avance en réflexion dans le domaine des technologies, de l'industrie, de l'environnement, du soin de l'autre, de la justice, confiscation du débat politique, déresponsabilisation, de l'hyper-communication d'état ou d'entreprise, et je croise toujours son chemin, sa réflexion, ses propositions... Mais je ne peux pourtant en faire un maître à penser.

Alors plutôt que de parler de lui, je préfère parler de "lui et moi". Parce qu'il y a une histoire et de l'affect, dans le compagnonnage qui me lie à son travail.

En pleine préparation du CAPES, deux textes à étudier, un de Wolton et l'autre de Stiegler. La claque. Au-delà de la classe, des livres, de la péda, il y a des types qui réfléchissent aux technologies de l'esprit et aux mutations profondes des outils sur la façon d'apprendre, voire d'appréhender le savoir, le progrès...

Fascinant, mais je vais assez vite rejeter l'un comme l'autre, parce qu'extrêmement abscons pour le gamin penché sur cette unique fin qu'était l'obtention du sésame enseignant. Beaucoup de concepts comme des épures intellectuelles ressemblent à un café trop fort : pharmakon, économie de la connaissance, formation de l'attention, noopolitique, disruption, entropie, transindividuation... on n'en finirait pas avec les néologismes, comme autant d'avatar et de pré-requis à l'entendement du discours... ou à un entre-soi. Perturbant.

Mais il y avait déjà là des choses qui germaient dans mes centres d'intérêt : l'idée de bâtir de l'intelligence en faisant coopérer les citoyens avec les technologies (économie de la contribution, fascination pour Wikipedia), des twitlive critiques (polemictweet, tellement précurseurs) lors de chaque conférence (Ô, le modèle de programmes, d'interventions, de documentation des ENMI), 

Je tombais un jour sur son parcours, l'engagement politique qui l'emmène jusqu'à la prison, la résilience, la philosophie et l'engagement à nouveau, non plus contre, mais avec. Pas par la destruction, mais par la construction. En s'affranchissant du discours de circonstance, en exigeant que la parole porte du sens, porte une action. L'intégrité et la maîtrise rigoureuse de toute chose, jusqu'au choix du temps et du geste de sa mort.

Il y avait Ars industrialis. Il y avait Beaubourg. Il y avait le goût des débats (auprès de Michel Serres ou Alain Damasio...) Il y a enfin l'Unesco en ce début d'année 2020, des partenariats avec les structures sociales du 93 autant qu'avec Dassault-System... Malgré la difficulté entretenue du discours (certains parlent d'enfumage), il y avait un enthousiasme maîtrisé pour le monde contemporain.

Les technologies de l'esprit... Ce que nous traduisons petitement dans nos classes par la formation à l'esprit critique, l'autonomie intellectuelle, l'éducation aux médias (cette expression me laisse perplexe, lui les rejetait quasiment tous en bloc) et que nous remettons chaque jour sur le métier, en chassant le désespoir, en refusant de ne plus y croire.

Parce que Stiegler, parce que penser, c'est long, c'est lent, c'est dur, une video longue (à écouter jusqu'au bout pour éviter les raccourcis) :

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