"C'est un gouffre, cette vie de pianiste, un gouffre noir. Il faut l'aimer ; il faut l'aimer pour continuer à avancer, sinon le gouffre vous dévore."

Alexis RAGOUGNEAU : Opus 77, Viviane Hamy, 2019
Notre instrument se suffit à lui-même, c'est là notre malédiction tout autant qu'une chance insensée. Le répertoire pour piano seul est un gigantesque continent. Pour l'explorer, il faut en passer par le récital. Aucun autre instrument ne vous condamne à une telle solitude. Bien sûr, les violonistes ont quelques monuments, pour violon solo : Bach, Ysaÿe, Bartok... Mais l'essentiel se joue accompagné d'un orchestre... ou d'un piano.
Et puis les violonistes vivent et voyagent avec leur instrument ; il fait office de doudou dans les moments difficiles, les plages de dépression ; le violon est le meilleur ami du violoniste, sa boussole, sa part d'enfance aussi, il ne s'en sépare pour ainsi dire jamais ; l'étui qui le protège est une véritable maison en miniature, il recèle tout un tas de souvenirs, de photos, de porte-bonheur qu'il fait bon regarder ou toucher à quelques minutes du concert, quand le stress est si fort qu'il donne envie de vomir.
Le pianiste, lui, n'a guère la possibilité de voyager avec le paquebot qui lui sert d'instrument. Chaque soir, il faut faire connaissance, se confier à un parfait inconnu, lui dire ses joies et ses souffrances. Qui s'étonnera encore des difficultés qu'ont certains d'entre nous à s'attacher ? Que voulez-vous, moi je papillonne, de piano en piano, et parfois d'homme en homme.
Mes trous de mémoire ne se limitent pas aux partitions. J'oublie aussi les lieux, les visages, les voix. Les chambres d'hôtel, les aéroports, jusqu'aux salles de concert. J'avance à travers ce monde-là, cotonneux, inconsistant, comme une somnambule, sans jamais rien retenir du chemin qui me sépare du Fazioli, du Bösendorfer ou du Steinway.
Il n'y a que deux choses qui s'inscrivent en moi, à tout jamais, je peux vous les décrire dans les moindres détails, pour chaque salle, pour chaque concert : la sensation du clavier sous mes doigts, plus ou moins souple, plus ou moins dur ; mon visage dans les loges lorsque, invariablement, à peut-être un quart d'heure de mon entrée, je me mets à pleurer. Des rigoles noires sous mes yeux verts."