... c'est en plume que je t'adore..."
Peut-on résumer ce qu'on est à une addition de quoi que ce soit ? Dire "je suis" est-il finalement équivalent à dire "j'ai" ? La guerre se mesure-t-elle à l'aune du "poids" d'une vie ? Quel est le poids d'un royaume ? Qui porte le poids d'un royaume ? Que représente ma propre voix ? Ai-je une voix ? Qu'appelle-ton évidences ? Résignation ? Que valent les mots ? Les trop, les pas assez, les attendus, les durs, les pauvres... Et ceux que l'on n'aura pas eu ?
Hector : - Et voila le vrai combat, Ulysse.
Ulysse : - Le combat d'où sortira ou ne sortira pas la guerre, oui.
Hector : - Elle en sortira ?
Ulysse : - Nous allons le savoir dans cinq minutes
Hector : - Si c'est un combat de paroles, mes chances sont faibles.
Ulysse : - Je crois que ce sera plutôt une pesée. Nous avons vraiment l'air d'être chacun sur le plateau d'une balance. Le poids parlera...
Hector : - Mon poids ? Ce que je pèse, Ulysse ? Je pèse un jeune homme, une jeune femme, un enfant à naître. Je pèse la joie de vivre, la confiance de vivre, l'élan vers ce qui est juste et naturel.
Ulysse : - Je pèse l'homme adulte, la femme de trente ans, le fils que je mesure chaque mois avec des encoches, contre le chambranle du palais... Mon beau-père prétend que j’abîme la menuiserie... Je pèse la volupté de vivre et la méfiance de la vie.
Hector : - Je pèse la chasse, le courage, la fidélité, l'amour.
Ulysse : - Je pèse la circonspection devant les dieux, les hommes et les choses.
Hector : - Je pèse le chêne phrygien, tous les chênes phrygiens feuillus et trapus, épars sur nos collines avec nos bœufs frisés.
Ulysse : - Je pèse l'olivier.
Hector : - Je pèse le faucon, je regarde le soleil en face.
Ulysse : - Je pèse la chouette.
Hector : - Je pèse tout un peuple de paysans, débonnaires, d'artisans laborieux, de milliers de charrues, de métiers à tisser, de forges et d'enclumes... Oh ! Pourquoi , devant vous, tous ces poids me paraissent-ils tout à coup si légers !
Ulysse : - Je pèse ce que pèse cet air incorruptible et impitoyable sur la côte et sur l'archipel.
Hector : - Pourquoi continuer ? La balance s'incline.
Ulysse : - De mon côté ? Oui, je le crois.
Hector : - Et vous voulez la guerre ?
Ulysse : - Je ne la veux pas. Mais je suis moins sûr de ses intentions à elle.
Jean GIRAUDOUX : La guerre de Troie n'aura pas lieu, II, 13
- Un de mes premiers souvenirs de théâtre. Merci l'école. Un souvenir de "conseil" en scénographie, aussi, puisque la pièce était un sujet d'épreuve de DNAT de Ben et qu'il ne voyait clairement pas quoi en faire.
- Quel est le sens de "mon beau-père prétend que j'abîme la menuiserie ?" La désespérante vanité de vouloir sortir du drame par d'inutiles fariboles ? L'utilité du dérisoire pour conjurer la peur ?
- Pourquoi cette scène m'a toujours marqué ? (c'est à peu près tout ce que j'ai retenu de l'histoire : les deux héros vont inventer ce qu'ils sont comme on déploie ses muscles). J'aime l'idée que ces deux hommes proposent pour se départager de parler de leur culture, leurs lieux, leur famille, leur patrimoine, leurs utopies : ma vie, pleine et entière, contre la tienne. Mais je ne trouve pas ça moins dégueulasse que dire "mon bouton nucléaire est plus gros que le tien".
- Suis-je Hector ou Ulysse ? Suis-je celui qui ne parlera pas ? Qui n'aura jamais le droit de dire ?
- Qu'est-ce que nous sommes, en général ? "Ce que je pèse", en opposition à "ce qui me pèse". Quel est ce poids que nous portons ?
- La résignation est la source de ma colère. Il n'y a de destin que celui qu'on se trace... C'est vrai !.. J'ai raison, n'est-ce pas ?