ou : petite pièce macabre (Vallotton adorait les histoires noires)
« La vie est une fumée, on se débat, on s’illusionne, on s’accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et sa mort est là. »
Vallotton ne trahit pas la vérité. Il l'enrichit de doutes et d'indices. Le signifié déborde du cadre.
Toute vie déborde d'un cadre.

Le tableau s'appelle La Chambre Rouge. Ça ne veut rien dire. Ça ne raconte rien de ce qui se passe. Déjà, nous sommes invités à déduire l'histoire. Ce faisant, nous resterons frustrés, sachant que jamais nous n'aurons la clé de cette situation : qui sont-ils, que font-ils ? Et pourquoi représenter patiemment une scène d'intérieur pour nous faire comprendre qu'on ne la connaîtra jamais ?
Exercice de style en variations de rouges et d'ocres pour donner la profondeur.
Rouge ferveur pour scène amoureuse ? Ou tragique dénouement ?
Contraste massif des pénombres profondes. Intrigue. Menace. Secret. Alcôve.
Scrutant le miroir, on ne découvre rien. Pas d'effet Arnolfini. On cherchera la clé ailleurs. A moins que ce ne soit une silhouette noire, là-bas qui s'éloigne. Retournée, elle justifie peut-être la discrétion recherchée des deux personnages. Ha, cette touche, cette distraction futile de bleu. Vases de pâte de verre ? Terre cuite ?

Les intérieurs bourgeois. Vallotton les connaît tellement. Il y projette tellement de regrets et d'ironie. Contre lui-même, essentiellement (remarques spéculatives, rien ne nous renseigne sur cela). Il s'y est fait admettre en renonçant à l'amour de sa vie. Vendu son amour pour une situation. Stendhalien (à la limite du rouge et du noir...) Rideaux, bustes, porcelaines, éclairages savants, cuivres, fauteuils pour causeries. C'est la chambre, le salon d'un homme.

C'est elle qui est venue. Ses atours de promenade sont là. Posés négligemment. Pas de personnel pour les ranger. Furtivité de sa venue ? Impromptu ? Urgence ? Ces deux là ne parlent pas bizness, il y a de la tension dans cette chambre trop statique. Des mots doivent être dits.

Aveu ? Refus ? Abandon ? Inquiétude ? Menace ? Promesse ? Résignation ? Protection ? Pas de langueur dans l'étreinte. Une distance qu'on cherche à maintenir ou à prendre. Il cherche ses yeux. Veut-il la convaincre de rester ? Lui explique-t-il que "sa situation ne lui permet pas de s'engager plus avant" ? Veut-il qu'elle répète, fort et la tête relevée, ces adieux qu'elle vient d'annoncer ? Connaîtrele nom de son régulier ?
Retient-il une caresse ? Retient-il un départ ? Une fuite ?
Sortent-ils de cette obscurité ? Y entrent-ils ? Cette jambe empêche-telle de partir ? Invite-t-elle à entrer ? Force-t-elle ? Est-il tuteur ? Est-il dévorateur ? Est-elle soumise ou résignée ? Triste, apeurée, charmeuse ?
Que sera le mouvement suivant ? La minute suivante ? Penseront-ils à cela l'année prochaine ? Remords ? Regrets ? Insignifiance ? Ouf ? Et dans vingt ans ?