Tu peux dire "j'ai vu". Tu peux dire "je sais".
N'empêche, ta connaissance enjambera toujours un trou.
En toute chose, il y a de l'inconnaissable.
Heureusement, d’ailleurs, quand on y réfléchit.
Ce n'est pas le propre de l'art que de ne pas se dévoiler complètement. Le propre de l'art, dans ce domaine du dévoilement, serait de jouer avec le plissement des émotions. L'oeuvre agiterait une mer, qui nous enverrait des paquets d'émotions sans que l'on puisse jamais dire ce que la vague suivante va nous amener. Ce serait ça, l'art.
Mais chaque chose qui t'entoure reste elle aussi voilée. En tout il y a une résistance (je ne parle pas de résistance volontaire) à la connaissance.
Cette connaissance inconnaissable n'est pas du même ordre que dans l'art. Dans le familier des choses, il s'agit simplement de considérer que même le plus petit détail, même la plus familière de nos routines est encore trop vaste à appréhender.

Tu peux dire, depuis le chemin "c'est cette montagne que je gravis", mais le sommet reste pourtant invisible, à cause du brouillard ou d'un jeu de perspective qui met un sommet pourtant plus bas entre notre regard et lui.
Tout à coup, je contemple le sommet. Je sais où je vais. Mais arrivé au sommet, nouveau spectacle. Ce que je pensais être un pic est en fait un plateau, une magnifique dalle calcaire fendue, irradiée de soleil, infinie.

Là, je ne vois plus d'altitude, plus d'élévation.
Je m'assois, je vois de la végétation dans ce que je pensais être une pierre. Puis je vois briller des feuilles de schiste. Chaque regard, chaque écho m'apporte de la nouveauté. Le monde se renouvelle chaque seconde.
Et ce qui se découvre masque à nouveau ce qui nous était dévoilé.
Nous n'avons que des perspectives, des certitudes tronquées. Les choses se donnent au moment où elles se cachent. Elles se cachent en se donnant.
Tu ne peux pas dire "je sais", "j'ai vu".
Tu as grimpé pour changer de point de vue. Tu peux en avoir deux, dix, trente, tu n'auras jamais que des échantillons de réel. A peine as-tu accru ta connaissance. Jamais tu ne les tiendras tous dans ta main, jamais tu ne les regarderas tous en même temps.
C'est très réjouissant.
Rester persuadé que rien ne se donne deux fois à l'identique.
Ne jamais penser que le monde est dévoilé.
Ne jamais penser tout connaître.
Se réjouir de penser que l'infime est infiniment riche.
Que le chemin n'est pas tout à fait le même qu'hier.
Qu'apprendre est infini.
Mais que savoir est faux.