Une porte

Posté par Nico dans Voir - 4 février 2021 12:05

Toute fin janvier 2021. Je quitte le cimetière le cœur lourd. 

Je ne croyais jamais l'écrire un jour, ramassé au rang des clichés. Mais de fait, tant de choses ont sédimenté, depuis qu'en décembre 2013, ta mort avait ouvert une porte derrière laquelle je m'étais engouffré (bien malgré moi). 

Dans tes dernières semaines de vie, j'étais venu quasiment tous les weekend te rendre visite. C'était la première fois, - j'avais quarante ans, il était temps - que j'assumais accompagner jusqu'à la mort un être proche. J'ai l'impression d'avoir, dès ces moments là, tissé cette forme de dialogue que j'ai eu encore avec toi ce matin devant ta tombe.

Nous venions très régulièrement, en famille, avant puis après. J'ai toujours fait de ce territoire la moitié de ce que je suis, avec le Limousin. Part égale, sauf que je n'ai quasiment pas connu de "vivants" en Limousin, et très rapidement, plus de maisons où venir. Mes enfants n'ont connu aucun ancêtre, aucune demeure. Ici, la maison avait un son, une odeur, une vie. Le territoire entier en avait. Sans attrait. Loin des plages, loin de tout, en fait. D'une tristesse absolue les jours de pluie,  nécessitant vingt minutes de voiture au moins pour faire la moindre activité.

Mais il est toujours resté une vie de village, sur laquelle nous ironisions parfois, mais que nous avions finalement adopté, à notre manière. La pharmacie, la supérette, la boulangerie, l'hôtel, le bistrot, les aménagements de la rue principale, l'emmarchement de l'église, l'angélus, le lavoir, l'aire de jeu, les deux écoles, une promenade de quelques minutes nous permettait chaque fois de recontacter ce microcosme. Puis ton patrimoine, ces trois maisons, deux jardins, qui s'effiloche petit à petit. Nous aurons tenté d'imaginer comment garder quelque chose, mais jamais le moment n'a été opportun. C'est le karma. Je m'étais pris à penser que c'était toi qui te jouais de nous. Et si c'était le cas, c'est qu'autre chose nous appelait ailleurs, et qu'il suffisait de profiter de ce qui restait encore tant que c'était là.

C'est ce que nous avons fait. Jusqu'à ce matin. Cette dernière fois avant... quand ? Maintenant, je n'ai plus de lieu où venir. On y est. Je ne t'ai pas fait mes adieux, je peux te parler quand je veux, mais quand même. J'adorais regarder ce granit en souriant et me laisser traverser par une émotion étrange et chaude... Idiot, non ? Je n'ai plus de lieu où venir, ma Bretagne (physique) va tranquillement s'étioler, et je ne peux pas m'empêcher de penser à la fin d'un cycle, la naissance d'un autre, très semblable à ce que fut ta disparition. Un moment où l'on grandit un peu, malgré soi, un virage à ne pas rater, et, je te l'ai dit, j'ai encore besoin de tes conseils, de ton regard plutôt, tranquille bienveillance qui m'a accompagné, depuis les premières vacances passées là-bas, jusqu'aux révisions que je venais faire, étudiant. Tu étais là, effacée toujours, souriante, rituelle, constante, souffrante aussi, disponible, tu me complexais en te mettant à mon entière disposition. Je ne savais pas quoi faire de toute cette bienveillance.

Puis après 2013, tu demeurais malgré tout, je te remerciais de pouvoir venir encore, quelques années, pas les plus faciles, des pans entiers de moi se sont effondrés, des certitudes fracassées, des expériences magnifiques, des rêves, des douleurs abyssales, des choix, des frustrations, des attentes. Des paroles, beaucoup, des promesses, plus jamais, des échanges, des images. Ta Bretagne comme un repère, parce qu'il y eut réellement en ce mois de décembre 2013 le début de quelque chose, une densification, un mouvement, qui me permet de dire aujourd'hui que je ne suis pas tout à fait pareil. Tu le vois, toi aussi ? Ton mab-bihan a changé, tu ne trouves pas ? Il a l'air plus sérieux, plus grave, non ? De quoi a-t-il l'air sinon ? Tu le trouves perdu ? En colère ? Cynique ? Revenu de tout ?

Je referme la porte du cimetière. A ce moment précis l'angélus sonne les douze coups de midi. Encore une de tes facéties, ai-je envie de croire. Passé midi, c'est vers la nuit qu'on avance. Je quitte le zénith. Je marche vers la nuit. J'ai encore besoin de toi. Il reste quelques peurs nichées ça et là, et il me faut encore un regard ironique et serein. Je voudrais juste marcher encore un peu et finir tôt ou tard (demain ou dans cent ans, je m'en fous tellement) en me disant que je n'étais pas un vilain homme. Ça n'a pas l'air d'un challenge très compliqué. Mais il est quotidien. 

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