Les pérégrins

Posté par Nico dans Lire - 10 janvier 2021 16:53

Voici reproduits les premiers mots du livre Les Pérégrins, d'Olga Tokarczuk. Je suis dedans actuellement, il ne s'agit pas d'un "retour sur lecture", mais j'ai été incroyablement happé par ces premières lignes qui sont, à mon goût, une merveille littéraire. On tombe captif de l'atmosphère aussi ingénue que vénéneuse. Aborder ainsi l'origine de son goût pour le voyage, les départs, les rencontres, l'altérité (puisque ce sont les thèmes centraux de ce livre) est époustouflant. Il y a un rythme, une atmosphère, une densité, une précision, et une narration... parfaites ? De l'art.

Et cette réflexion : pourquoi un Prix Nobel doit arriver entre les mains d'un lecteur français via un éditeur suisse (merci aux éditions Noir Sur Blanc, pour la traduction et la couverture magnifique) ? L'industrie du livre en France est tellement timorée et faillitaire qu'il lui faille se contenter d'éditer d'insipides bluettes garanties 100000 ventes et snober ouvertement ce qui fait "bien commun" ?

Je suis

J'ai cinq ou six ans. Je suis assise sur l'appui de la fenêtre et je regarde mes jouets éparpillés sur le plancher : châteaux de cubes à moitié effondrés, poupées aux yeux écarquillés. La maison est plongée dans la pénombre. Dans les pièces, l'air se fige petit à petit. Et s'assombrit davantage. Il n'y a personne à la maison. Tous sont partis. Éclipsés quelque part. Seuls me parviennent encore de faibles éclats de voix, l'écho de pas traînants et des rires qui fusent au loin. Derrière la fenêtre - la cour déserte. L'obscurité descend doucement du ciel et, telle la rosée, recouvre tout.
La chose la plus poignante est cette immobilité épaisse, nettement perceptible : le crépuscule avec sa fraîcheur, et la lumière anémique des lampes au sodium qui, au-delà d'un mètre à peine, s'enlise déjà dans le noir.
Il ne se passe rien, l'avancée de la nuit s'arrête au seuil de la maison ; le tumulte qui accompagne le déclin du jour s'apaise, se condense et forme une peau épaisse, pareille à celle du lait chaud en train de tiédir. Les contours des bâtiments s'étirent à l'infini sur le fond du ciel enténébré et, peu à peu, leurs angles, leurs saillies et leurs arêtes vives s'émoussent. La lumière évanescente du jour a emporté tout l'air avec elle - c'est à peine si l'on a de quoi respirer. L'obscurité s'infiltre maintenant à travers la peau. Tous les sons se sont recroquevillés, ils ont frileusement rentré leurs cornes d'escargots ; le bruyant orchestre du monde s'en est allé et a disparu quelque part dans le parc.
Ce soir-là, j'ai senti d'une manière palpable l’extrême bout du monde. Je l'ai trouvé tout à fait par hasard, sans le vouloir, pendant que je jouais dans ma chambre. J'ai fait cette découverte parce qu'ils ont baissé la garde, me laissant seule un petit moment. C’est clair - me voici prise au piège, enfermée dedans comme dans une nasse. J'ai cinq ou six ans, je suis assise sur l'appui de la fenêtre et je scrute la cour où, désormais, tout est figé. Plus aucune lumière aux fenêtres de la cuisine de l'école, tout le monde est parti. Les dalles de béton de la cour, ayant absorbé toute l'obscurité, ont fini par se dissoudre dans la nuit noire. Toutes les portes sont fermées à double tour, les trappes rabattues et les stores descendus. Je voudrais sortir, mais je n'ai pas où aller. Seule ma présence dans cette pièce prend des contours de plus en plus précis, qui frémissent, ondoient, et ça fait mal. En un instant, je découvre la vérité : on ne peut plus rien y faire - je suis."

On pressent (peut être quelque chose qui ne se passera pas) le souffle d'aventure qui fait frémir le jeune Jim Hawkins à trop côtoyer les pirates qui fréquentent sa taverne...

J'aurais aimé qu'on me susurre ces mots, une nuit sans lune, sous une couette. Sentir sur mon échine le frémissement d'une angoisse délicieuse...

  • Autrice : Olga Tokarczuk
  • Titre : Les Pérégrins
  • Editeur : Noir sur blanc
Tags : 2021