Les échappées

Posté par Nico dans Lire - 12 février 2020 10:12

De quoi Les Échappées est-il la thèse ? Livre magnifique d'une autrice magnifique, publié chez un éditeur magnifique, il nous emmène dans un monde proche, totalitaire, où la valeur travail est un absolu (travailler pour travailler est une raison suffisante), et la paranoïa d'un danger extérieur est entretenue pour fédérer.

Dans ce monde hyper surveillé, l'obéissance à l'injonction de travail et la peur "des autres"  suffisent à annihiler toute forme de liberté. La petite voix de Stern, (mais qui est-elle ?) qui invite petit à petit les citoyens, par le biais de radios mystérieusement disséminées, non pas à la révolution, mais simplement au souvenir, à la parole, au chant, à la douceur, à la beauté, à la lenteur, à la vie, va faire tranquillement chavirer l'ordre établi. Ce récit s'entremêle savamment avec celui d'une mère en fuite cherchant à sauver son enfant de l'amnésie organisée autour d'un traumatisme (ha oui, pas facile à comprendre, il fau absolument lire le livre, de toute façon), et s'accompagne de phénomènes naturels ou extraordinaires de disparition.

Chaque personnage est violemment bousculé dans ses certitudes, et le miracle de ce récit, c'est que ces bouleversements ont lieu avec les mots les plus doux et une empathie immense.

Alors... De quoi Les Échappées est-il la thèse ? Pourquoi un récit d'anticipation devrait-il porter une thèse ? Bah... ya pas d'obligation, on est d'accord, mais la plupart, en extrapolant un aspect anxiogène ou aberrant du présent, invitent à de profondes réflexions sur notre condition. Je pense que Lucie Taïeb a écrit un très grand livre sur la réalité, la déresponsabilisation des masses, le silence, le confort. A ce titre, Les Échappées  bouscule à chaque page notre soumission tacite à un récit, à un programme, à un projet dont nous ne sommes que de l'aliment, et nous interroge sur la possibilité et la qualité du réel.

Je pense qu'on pourrait ainsi résumer le livre, et sans le déflorer :

"Tout récit conserve les traces d'un récit alternatif, souterrain, il faut s'y faire, et on ne saura jamais absolument démêler ce qui a eu lieu de ce qui pourrait avoir eu lieu."

Extrait :

"Et je perçois en vous une fatigue si grande, un épuisement tel, et depuis si longtemps au-delà de vos forces, et en échange, quoi ? Quelle fierté à cette position qui est vôtre quelle fierté à montrer encore, pour quel argent, pour, en échange, quoi ? Régner en maître mais ne pas pouvoir, quand la nuit tombe, et que les bêtes diurnes aspirent au repos, ne pas pouvoir, comme l'animal le plus négligeable, se tapir dans l'obscurité, fermer les yeux, trouver le répit.
Or d'aussi loin que je vous parle, je la perçois, cette lassitude sans fin qu'aucune distraction fût-elle étourdissante, n'étanche, cette soif infinie d'un silence. Et quelle fierté à la nier, ou quelle honte à la reconnaître ? N'ayez crainte du relâchement, quand l'heure vient, il y a plus de courage à desserrer la prise qu'à se cramponner encore au privilège factice d'être de ce monde. Il n'y a aucune honte à renoncer et je vous chanterai les chansons sans héros, nous serons réunis autour d'un feu de joie, d'un feu maigre et vivace, et de nouveau, chers compagnons, nous connaîtrons la grâce. Non. Ni feu ni grâce. Je ne veux rien promettre, rien de ce qui  n'est pas sûr.
Comme votre servitude m'afflige."

Au fait, Lucie Taïeb, une autrice formidable ?
Extrait de son discours  lors de la réception du Prix Wepler :

"Ne vous y méprenez pas ici: représenter quelque chose « dont le temps n’est pas encore venu », c’est précisément s’ancrer dans une situation historique, affirmer qu’un autre monde est possible, et qu’une autre littérature est possible.
J’ai commencé à écrire ce livre en 2015, au moment des attentats, mais aussi des manifestations monstres contre la réforme des retraites. Manifestations dont nous avions vite compris qu’elles ne seraient pas écoutées.
Depuis, quatre ans se sont écoulés, et je dois avouer ici que la surdité du pouvoir vis-à-vis de son peuple, et le mépris affiché du gouvernement actuel à l’encontre notamment des plus fragiles ne cessent de m’atterrer, de me mettre en colère. Lorsque les voix ne sont plus entendues, ce sont les corps même qui entrent en jeu, corps sacrifiés, corps révoltés.
Écrivaine, ce n’est pas mon corps, que j’engage dans la lutte, c’est ma voix et c’est mon art, ne serait-ce que pour réfléchir sur la manière dont une parole poétique et une lutte politique peuvent s’articuler, et mutuellement se nourrir."
Auteur :Lucie TAIEB
Titre : Les échappées
Editeur : Ogre éditions
Tags : 2020