L'enquête

Posté par Nico dans Lire - 12 juin 2020 09:38

"Le Vieux Soldat détient la vérité de l'expérience et le Jeune Soldat la vérité de la fiction."

Juan Jose SAER : L'enquête, Le tripode, 2019

Dans la tête du Vieux Soldat, tous ces noms de héros se mélangeaient parce qu'il avait très peu de contacts avec eux et qu'il ignorait la plupart des exploits qui semblaient si glorieux au Jeune Soldat.
[...]
Ce à quoi le Vieux Soldat répondit [...] que si tout cela était vrai, la cause de la guerre était un simulacre, ce qui en un certain sens ne changeait rien pour lui parce que, en tenant compte du peu qu'il savait, il n'y avait pas que la cause de la guerre qui était un simulacre, mais bien aussi la guerre elle-même, et que, s'il revenait un jour à Sparte et si quelqu'un lui demandait de raconter cette guerre, il se trouverait dans une situation délicate, mais que, s'il lui restait quelque loisir dans sa vieillesse, il le consacrerait à s'informer sur tous ces événements si connus du monde entier que le Jeune Soldat venait de lui rapporter.

Mise en abîme de l'écriture romanesque, mise en abîme d'une histoire dans une autre.
Un roman pénible à lire. Même, pas forcément intéressant si on passe à côté de son leitmotiv : celui qui raconte détient seul la vérité. Elle n'est jamais dans les faits, fussent-ils avérés. Le lecteur, l'auditeur, va transmettre une histoire qu'il sait réelle, mais la colorer de ce qu'il est. La vérité est un mouvement relatif vers l'autre. Saer creuse en cela le sillon entamé avec Glose.

Ici, plusieurs histoires, plusieurs niveaux de certitudes, de connaissance, d'expertise. Une femme retrouve un manuscrit chez son père, écrivain qui vient de décéder. Elle aimerait pouvoir l'authentifier et fait appel à un groupe d'amis, experts en littérature, qui se retrouvent pour cette occasion et auront plaisir à deviser.
Le récit raconte l'histoire de deux soldats sous les portes de Troie. Qui sait quoi, de l’héroïsme, des causes, des tenants et aboutissants,  des héros de cette guerre ? La démythologisation du récit fondateur est essentielle. Elle ramène les doutes du temps présent aux origines du récit écrit. Et annonce le doute qui doit mener notre lecture : qui raconte, qu'est-il raconté ? A qui nous fier ? A qui nous attacher ?

Un des amis aborde ce qui fait le titre du livre : il a vécu en France et raconte l'histoire d'un dépeceur de vielles dames arrêté récemment. On bascule à la limite de l'irrationnel. L'assassin l'est-il vraiment ? Le narrateur est-il fiable ? Sous des apparences d'épuisants bavardages, Saer nous emmène pourtant à cette conclusion qui voudrait que même alm fiction est incapable de nous porter la vérité. Avons-vous appris quelque chose ? En avions-nous envie ?

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