Voila un livre monde parfaitement exaltant : preuve de son efficacité, toute les références, et tellement variées, auxquelles on pense, au fil des pages, malgré sa petite taille. 2021 commence pas trop mal.

D'abord, on pense à Avaler du Sable, de Antonio Xerxeneski, pour l'énergie punk-fantastique qui s'en dégage, puis Là Où Les Tigres Sont Chez Eux, de Jean-Marie Blas de Roblès, pour le récit de jungle délirant et initiatique terminant trash-apocalyptique, L'Ancêtre, de Juan Jose Saer, pour l'observation anthropologique et la solitude ostracisée du blanc prisonnier, Le Crime de Martiya Van der Leun, de Misha Berlinsky, pour le récit de la vie d'un anthropologue et l’enquête policière, et n'importe quelle enquête désabusée de Jose Daniel Fierro, le héros de Paco Ignacio Taïbo II, pour l'atmosphère accablante et tropicale sud-américaine, ou Au Cœur des Ténèbres, de Conrad, pour l'oppression et la tranquille chute vers la folie, et enfin Les Chroniques Martiennes, de Bradbury, pour le récit de pionniers de la conquête spatiale. Ajoutons-y une touche de récit psychanalytique, genre "émancipation de la tutelle des parents défunts", récit écologique, récit politique pour le respect et la reconnaissance des peuples premiers, et récit métaphysique, cosmogonique, sur l'ordre des choses, les croyances, les panthéons, l'ordre divin...
La mort et le météore, de Joca Reiners Terron, est un livre court et dense, donc. Dans un futur proche, les cinquante derniers survivants d'un peuple autochtone demandent l'asile climatique au Mexique pour fuir la fournaise qu'est devenue l'Amazonie. Le narrateur, fonctionnaire chargé de ce genre d'affaire, est mis en contact avec une référence de l'anthropologie, mais l'homme mourra la veille du transfert des indiens. Lesquels indiens, voués à disparaître car toutes les femmes de leur tribu sont mortes, vont soudainement...(je ne vous le dirai pas). Au même moment, les chinois envoient vers mars le premier couple charger de coloniser la planète (rien que ça).
Pour comprendre la succession des événements jusqu'au bouquet final, l'anthropologue sentant sa fin venir a laissé une longue confession qui s'enfonce progressivement dans les tréfonds de l'être humain.
Ce roman est magique et fascinant, hallucinatoire, super bien monté, et réussit à brouiller des pistes en jouer avec les différentes écritures (un récit policier n'utilise pas les mêmes codes ni vocabulaire qu'un récit d'exploration) pour nous emporter dans sa conclusion improbable où on l'accompagne avec délectation. C'est génial.
- Auteur : Joca Reiners TERRON
- Titre : La mort etle météore
- Editeur : Zulma
Extraits :
"Le ciel était encore là [...] Un fort vent a balayé les étoiles. Le vacarme des oiseaux, assourdissant, le bruit du vent sur la terre noire. La nuit. Les cimes des arbres dansaient, troncs et branches grinçaient au bord de la rupture, malmenés par les bourrasques. Des volées de branchage dans les airs. Le dos enfoncé dans la terre, le corps nu couvert de feuilles sèches. Sueur froide, claquement de dents, brûlures d'estomac. Angoisse. Premier vomissement. Pluie violente sur le visage. Réveil. Seul, couché au milieu de la forêt vierge. Deuxième vomissement. L'obscurité ne me permettait pas de voir grand-chose. Troisième. Des flammèches d'un feu moribond ont flotté devant mes yeux, puis sont allées se perdre au loin. Quatrième. Cinquième vomissement. J'ai mis du temps à me souvenir, puis je me suis souvenu. Assis par terre, les mains dans la boue, le buste incliné sur mes jambes, j'étais lavé par la tempête. Nouveau vomissement. La foudre a incendié un arbre, éclairant la végétation alentour. Et c’est alors que j'ai vu leurs silhouettes, ce n’est que grâce au feu que j'ai pu les voir, depuis combien de temps ne les avais-je pas vus ? J'ai tendu les mains dans leur direction. Papa. Maman. Ils ont pris peur. J'ai rassemblé mes forces pour me relever. Une branche en flamme s'est détachée de l'arbre et a failli m'atteindre. Pour reprendre mon équilibre, je me suis appuyé contre le tronc incendié. Une odeur de chair brûlée est montée à mes narines. Ma chair. J'ai plongé la main dans la boue froide et vu la braise de ma paume ardente se refroidir, puis s'éteindre dans les feuilles qui jonchaient le sol. Papa. Maman. Ils ne m'ont pas adressé le moindre signe. Ils se sont enfuis. Ils ont disparu dans l'épaisseur de la forêt, emportant nos différences avec eux. J'ai senti le deuil peser moins lourd sur mes épaules. J'ai repris ma marche et peu à peu je me suis souvenu."
"En sentant la puanteur amère que dégageait la viande de singe grillée, il s'est avancé vers moi. Il n'a pas murmuré la moindre parole, il m'a seulement dévisagé avec des yeux qui n'exprimaient ni rage ni crainte. Au contraire, il m'a semblé que son expression traduisait de la pitié, la compassion la plus profonde qui soit. C'est la seule occasion où un Kaajapukugi m'a regardé dans les yeux au cours de ma captivité dans l'Alto Purus, a dit Boaventura, mais ce n’est qu'après la mort de l'indienne que j'ai compris que, s'ils ignoraient ma présence avec un tel mépris, ce n'était pas parce que j'étais un fantôme comme je le pensais alors, car en effet je ne savais plus si j'étais vivant ou mort, s'ils ne me voyaient pas c'est parce que ce corps là était dépourvu d'esprit, il était une carcasse vide qui errait dans la jungle sans obtenir la compatissante intervention de la mort. Les Kaajapukugi faisaient mine de ne pas me voir parce que mon âme était déjà morte, alors que mon corps ne l'étais pas encore, a dit Boaventura, ce qui était la plus cruelle des malédictions. J'étais Hen-zaogao, le Grand Mal."