Le paysage est vivant. Même pas une terre, c'est un tombeau. Une mort blanche. Seul l'homme fou nie cette évidence.
Une profonde tristesse. Un désarroi incommensurable. Une angoisse primale.
Les grandes découvertes sont souvent précédées de plus grands désastres encore. L’impréparation, la naïveté et l’arrogance de certaines expéditions signaient avant même leur départ, mais hélas rétrospectivement, leur échec. Il en est ainsi de celles du pôle Nord, à l'articulation des deux siècles précédents.
C'est ce que raconte Hélène Gaudy dans Un Monde Sans Rivage. Elle ouvre un abîme de questions. Et c'est absolument désolant.
Début Juillet 1897, un ballon rempli d'hydrogène quitte le sol d'une île du Svalbard, très au nord de l'Europe. L'expédition Andree comporte trois membres. Andree lui-même, Fraenken et Strindberg, qui prendra les photos.
La photo, voila le drame. Nous ne savons rien d'Icare, de Nungesser et Coli, de Livingstone, de Percy Fawcett recherchant Z. Nous lisons les notes sidérantes de Maccandless. Pire encore, nous avons les images, le quasi direct de Reichelt qui saute de la tour Eiffel. Et nous avons les photos de Strindberg (qui illustrent l'article, libres de droit, extraites de la bibliothèque de références Europeana), qui ne permettent pas de comprendre, mais d’illustrer à posteriori les interprétations des carnets d'Andree.
Hélène Gaudy raconte une sorte d'épopée historique très documentée, à cheval entre fiction et biographie. Elle étire son récit avec d'autres histoires, d'autres expéditions, d'une époque où l'occident industriel se sent à l'étroit dans ses cadres. Andree est un parfait représentant de l'époque. Il a l'argent, l'ambition, les rudiments techniques, scientifiques, un pouvoir de conviction, le temps pour lui. En 1896, son rêve bourgeois s'enlise : du printemps boréal à l'automne, pas de vent du Sud propice au décollage. Les membres de l'expédition et toute la bourgeoisie éclairée se sont donnés rendez-vous loin au Nord, en quête de frisson et d'exotisme, pour finalement passer l'été à boire du champagne, à côté d'un hangar, en attendant que quelque chose se passe. En vain.
En juillet 1897, plus question de reculer, le premier coup de vent fait partir les trois hommes dans un ballon qui volera... trois jours avant de s'échouer lamentablement, et même pas sur une terre. Le temps de faire le point et de s'organiser, désormais trop loin de tout pour faire demi-tour, ils auront dérivés si loin, sans s'en rendre compte, que toute leur progression par la suite ne leur permettra même pas de retrouver leur latitude de départ.
Trois jours. Voila ce qu'a duré le rêve. Hélène Gaudy commence son histoire avec la découverte des corps, quelques trente ans plus tard. Elle tue l'espoir dès les premières pages de son récit. Et renforce ce qui me tient depuis : l'immense angoisse désespérée devant les évidences : cet échec parait aujourd'hui si stupide, pourquoi est-il arrivé ?
Hélène Gaudy brode l'histoire de ceux qui sont restés, de familles, de jeunesse brisée, d'espoir et de convictions. Le carnet d'Andree s'achève en octobre. Mais ce qui est édifiant, ce sont les quelques mots dans le carnet sur les trois mois d'errance sans repère dans une hostilité et une solitude sans égales. Une immense souffrance maquillée sous les apparences d'un souci scientifique permanent et enthousiaste. Pauvres fous.
Tristesse et colère du lecteur. Mais ces hommes pouvaient-ils être autre chose que des naïfs enchantés? Andree pouvait-il raconter dans ses carnets autre chose que la joie de la découverte scientifique, la chronologie de l'étonnement et l'analyse du milieu, pouvait-il relater la mort lente, froide, blanche, l'aveuglement, la colère ? Pouvait-il décrire l'enfer ? En ont-il seulement pris conscience ? Ont-ils seulement eu peur ? Ont-ils cru pouvoir s'en sortir ? Pouvaient-ils s'en sortir ? Ils savaient qu'ils auraient certainement à hiverner dans les glaces et s'y étaient préparés, plus intellectuellement que physiquement. Leur équipement, ridicule aux yeux d'un homme du vingt-et-unième siècle était dérisoire et surfait.
A quel moment leur tête s'est mise à tourner devant le vide renouvelé des jours, quand l'espoir est-il mort ?
Cette expédition ressemble tellement, au moins, à de l'automutilation, au pire à un suicide... Avec le souci d'en laisser le témoignage... glacé d'effroi.
extrait :
"Certaines sont beaucoup trop pâles, d'autres solarisées. Bientôt, on y devine la matière de la glace qui révèle des ravines, des rides qui usent le blanc, le brisent en blocs compacts. Parfois, c'est une montagne mais ce pourrait être, aussi, un animal couché. Et puis, ils apparaissent : trois hommes qui le regardent. Trois hommes qui, bientôt, vont nous regarder.
Il faut ces techniques précises, ces heures de solitude, ces gestes mesurés pour rendre visibles les traces du mouvement ample des corps dans la neige, de l'énergie, de l'épopée. Trois hommes reprennent vie dans le silence, l'obscurité : réduits comme têtes réduites, transformés en signes sur le papier.
Ils ont disparu trente-trois ans plus tôt alors qu'ils tentaient d'atteindre le pôle Nord en ballon. Ils s'appelaient Nils Strindberg, Knut Fraenkel et Salomon August Andree.De ces trois hommes, l'absence avait ait des créatures mythiques, pirates fantômes, marins engloutis dont les spectres ne cessaient de sillonner les mers. La Suède ne s'en était pas remise, le reste du monde non plus. Pendant trente-trois ans, les hypothèses s'étaient multipliées comme fleurissent aujourd'hui les théories sur les avions qui échappent aux radars.
O, éprouve souvent plus d'intérêt pour ceux qui s'éclipsent que pour ceux qui reviennent, surtout quand le lieu où ils se perdent ressemble à une absence changée en paysage. C'étaient exactement ces hommes-là ui devaient disparaître - certains allaient jusqu'à dire qu'ils l'avaient bien cherché. Il en faut quelques-uns à chaque époque , chaque siècle, pour passer les frontières et tomber de l'autre côté, et on a beau louer leur courage, acclamer leurs exploits, ce qu'on retient surtout, c’est la confirmation rassurante que les limites ont leur raisons d'être, que ceux qui les franchissent finissent par sombrer dans un lieu où ils ne connaîtront jamais le repos, puisqu'on ne cessera de leur inventer des vies, des échappatoires.
On a comparé courants océaniques et courants d'air, on les a baladés sur la courbe des vents, vers a Sibérie et au-delà, on a trouvé une bouée flottante, intercepté un pigeon voyageur, déterré des os, exhumé des restes : on les a mille fois tués et ressuscités, on ne voulait pas croire à leur mort.
Et maintenant ils sont là. Enfin visibles. Révélés.
Hélène GAUDY : Un Monde Sans Rivage, Actes Sud, 2020

Photo de couverture extraite du site de l'éditeur