Jericho Road-MAJ 30-04-2021/21h08

Posté par Nico dans Ecouter - 30 avril 2021 12:00

Il y a d'abord le titre, c'est vrai. Mystérieux. Allusion, peut-être, à un lieu biblique, mais avec les américains, qui ont donné des noms préexistants à toutes les villes et hameaux qu'ils ont créé, l'indice est faible. Il y a surtout que c'est une des plus belles et émouvantes chansons de Damien Jurado, surtout lorsqu'elle est jouée acoustique et solo guitare-voix. Et si l'allusion biblique n'est pas évidente à la lecture des paroles, celles-ci sont suffisamment absconses et riches pour qu'on ait envie d'aller y voir de plus près.

(probablement le Monastère de la Tentation, à Jéricho, mais la photo n'avait pas de titre)
Photo by Snowscat on Unsplash

Dans la vraie vie, Jéricho a cette particularité d'être la ville la plus basse du monde, sise à -240 mètres d'altitude. (#wikipediajetaime). Ses tours sont parmi les deux ou trois édifices publiques les plus vieux du monde. Quand-même.

Dans la Bible, dans le Nouveau Testament, la ville apparaît chez Matthieu et Luc : Jésus y passe avant d'arriver à Jérusalem. Il y guérit des aveugles (deux pour Matthieu, un seul pour Luc) et Luc y raconte la rencontre avec Zachée et sa conversion.

Elle est citée dans la parabole du Bon Samaritain racontée par le Christ pour illustrer la "Règle d'Or" des juifs : "Yu aimeras ton prochain comme toi-même" : la route représente le lieu du danger, un homme s'y fait détrousser et frapper, il est laissé comme mort, puis de la rédemption, car arrive un homme, de ceux dont on attend rien, samaritain, qui va soigner l'homme à ses frais. Historiquement, il semble qu'elle fut en effet le lieu d'accidents et d'attaques.

Dans l'Ancien Testament, le récit de la prise de Jéricho, relaté dans le Livre de Josué, est celui d'une victoire menée sans lutte, obtenue de façon rituelle, avec marches, prières, chants et trompettes, Dieu faisant seul tomber les murs à la suite de ça, suivie d'une extermination systématique et définitive de ses habitants cananéens...

Bon, est-ce que tout ça aide à comprendre les chansons ?

Voici le texte de la chanson de Damien Jurado :

I was made from a rainbow, so I am told
By the wolves in the radio here on Jericho Road
With one hand on my shoulder, and the other on my gold
Documents my resurrection here on Jericho Road

We are secrets souls

Spent time in my tower looking out to the sea
With Jericho beside me and the song that he keeps
I have nothing to give you that you already own
Sowing time in the sorrow here on Jericho Road

We are secrets told

Tell the wolves at the stop sign I've already gone home
Wiping blood from my windshield here on Jericho Road
With one hand on my shoulder, My ghost I am told
Found another fool to follow here on Jericho Road

We are secret souls

Jurado adore les routes, il adore les allusions bibliques, les villes comme des destinations pleines de promesses ou de douleurs, il s'en sert comme de l'aquarelle plus que comme de la prédication (ce n'est pas Sufjan Stevens, non plus).

On est admiratif de la subtilité secrets souls-secrets told-secret souls, qui tiennent du Mystère et de la Révélation, de l'Initiation. Ne pas y voir plus que le besoin de garder, dans sa période Maraqopa" une atmosphère psychédélique basée autant sur la sonorité folk extrapolée que sur les textes à clefs barrés, littéraires et messianiques qui donneraient un peu ça :"il faut se méfier des loups et de leurs promesses, de leurs fables, de ceux qui nous mènent, nous volent et font de nous des fantômes. Si tu parviens à t'en émanciper, la seule chose que tu apprends, c'est que tu n'es pas grand chose, que tu ne dois rien à personne, mais que les fantômes et les loups trouveront toujours d'autres que toi à bouffer". Ça reste mon interprétation.

Mais des Jéricho Road, il y en a d'autres. Pourquoi autant ?

Une chanson-gospel trad de prêcheurs. Normal.

Sa version, comme l'indique la vidéo, à un million de dollars :

Elvis chantant Jéricho Road n'est pas aussi innocent qu'il n'y parait. S'il s'agit certes d'une chanson traditionnelle, elle a été beaucoup entonnée par les pasteurs qui accompagnaient les jeunes soldats (dont Elvis) lors des guerres américaines de la seconde partie du 20è siècle, façon probable de dire que les murs des cités adverses tomberaient tôt ou tard, que la victoire était de leur côté...

Autre chanson :

Un blues qui sent la poussière des pistes, le vent chaud et la transpiration du travail manuel harassant (en fait, l'histoire raconte que Jéricho est peut-être tombée comme le dit Josué, mais que frères, pères et soeurs continuent de trimer et tomber sur cette route sans espoir, ça fait immédiatement penser aux Raisins de la Colère de Steinbeck ou au Jardin de Sable de Thompson)

Petit plaisir perso, la même, version Joan Baez :

Et enfin, celle dont tout est parti :

La seule chose à savoir au final, la seule certitude (mais qui pourrait en avoir encore), c'est que Jurado s'est inspiré d'un titre de Deep Purple pour écrire la musique de sa Route de Jéricho :

Et là encore, de la peine, peu d'espérance, on croit un peu dans l'innocence de l'enfant qui devrait voir, lui, la ligne entre le bien et le mal, tandis que nous, aveugles que nous sommes, nous devons attendre qu'une balle nous frappe.

C'est avant tout un absolu du rock progressif et une chanson anti-militariste aussi vaine que rageuse. Juste absolument nécessaire, quoi ! Et ce chorus viscéral qui passe comme un héritage vibrant d'une gorge à l'autre...

Child InTime est elle-même piquée à un autre titre, Bombay Calling, de leurs copains It's A Beautiful Day, morceau  instrumental parfaitement psychédélique.(#geniusmonamour)

Les versions live sont simplement magiques, mais ça commence à faire lourd en digressions. Les routes de Jericho sont pleines d'embranchements. Sait-on où elles pourraient encore mener ? Il faut savoir s'arrêter.

La musique est un voyage. Qui en doute encore ?

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