Ce sont donc les Fatals Picards qui m'avaient remis le livre en tête, assez indirectement. Le Vieil Homme et la Mer faisait jusque là partie de la longue liste des trucs que je dédaignais sur la base d'à priori mous, remontant à l'adolescence, sans aucune raison apparente...
Dans le Combat Ordinaire, hommage littéraire à la BD de Larcenet, le groupe (lui aussi beaucoup trop victime d'a priori de ceux qui ne l'ont jamais écouté) balance ainsi :
"Mais je me connais, je lâcherai pas l'affaire
Je vais piquet de grève comme on pique une colère
Plus têtu que tous les "Vieil homme et la mer"
Pour que continue le combat ordinaire…"
Il n'en fallait pas moins pour réveiller ma curiosité ensevelie sous cet a priori, donc : si on fait lire Le Vieil Homme et la Mer aux jeunes, c'est que ça raconte une histoire un peu mièvre d'un papi qui va initier par la pêche un jeune homme à toute la sagesse de ce monde.... bof... Par ce biais condescendant, j'ai probablement plié bien des choses, comme L'Enfant Et La Rivière, de Bosco, ou pas mal de nouvelles de Le Clezio...
Hors, Le Vieil Homme Et La Mer, merci le confinement, est clairement à ce jour ma lecture de l'année.
Revisitation de l'Odyssée et des passages marins de la Bible (pêche miraculeuse aussi bien que Jonas), ce récit de l'espoir, de la lutte, de l'ambition, de l'opportunité, de la dévoration est également celui du comportement bête et viril, comme du rapport ouvrier-patron : le pêcheur et les requins...
Le vieil homme respirait avec les plus grandes difficultés ; il avait dans la bouche un goût bizarre, ferreux et douceâtre qui l'effraya beaucoup sur le moment. Mais c'était assez peu de chose.
Il cracha dans l'océan et dit : "avalez ça, galanos. Et que ça vous fasse rêver que vous avez tué un homme."
Il se savait vaincu définitivement et sans remède. Il retourna à l'arrière ; le bout cassé de la barre ne s'adaptait plus à la fente du gouvernail. Impossible désormais de barrer. Il s'enveloppa les épaules dans le sac et bloqua le gouvernail dans la direction voulue. La barque était bien légère maintenant, et le vieux n'avait plus ni sentiments ni pensées. Il était au-delà de tout ; il ne songeait plus qu'à ramener sa barque au port, aussi bien, aussi intelligemment que possible.
Dans les ténèbres, des requins venaient mordre la carcasse comme des pauvres qui ramasseraient les miettes d'une table. Le vieux n'y faisait même pas attention. Il ne faisait attention à rien, si ce n'est à sa voile. Il remarquait seulement combien la barque filait vite sans ce grand poids à son flanc [...]
"On a le vent pour nous, en tout cas, pensa-t-il . Enfin, je veux dire, de temps en temps, ajouta-t-il . Et aussi la grande mer, avec nos amis et nos ennemis. Et puis le lit, pensa-t-il. Le lit, ça c'est un ami ! Rien que le lit, pensa-t-il. Ce sera-t-y bon d'être au lit ! Ce que ça peut être facile, les choses, quand on a perdu, pensa-t-il. J'aurais jamais cru que c'était si facile. Et qu'est-ce que c'est qui t'a fait perdre ?", pensa-t-il.
- Rien, prononça-t-il. C'est que j'ai été trop loin.
Quand il entra dans le petit port, les lumières de la Terrasse étaient éteintes et il comprit que tout le mode était couché.
Ernest HEMINGWAY : Le Vieil Homme et la Mer, Gallimard