... ou de la difficulté de se positionner sur l’œuvre de Pierre Guyotat, au moment où, décédé, la critique lui tresse des lauriers sûrement justifiés.
En effet, on entend dire ça et là qu'il est un des tout grands hommes des lettres françaises de la fin du 20è siècle. Cependant - mais c'est vrai qu'en France, on n'aime pas trop exposer les grands hommes, on se sentirait obligé d'en dire du mal rapidement - j'ai presque appris son existence le jour de son Prix Médicis il y a deux ans. Avant, il n'était qu'un nom évoqué ici ou la, et peu autour de moi auraient pu me renseigner sur lui.

Qu'à cela ne tienne, je ne suis pas moi-même un parangon de références littéraires, et ne suis pas entouré de spécialistes non plus. Je me suis fait mon idée du Monsieur à la seule lecture d'Idiotie et sur l'avis d'une libraire ("j'avais eu beaucoup de mal à lire Tombeau pour 500 000 soldats, que j'avais trouvé trop compliqué à lire").
De fait, Idiotie et très complexe, Guyotat brouille toujours les pistes de tout ce qui fait la lecture : syntaxe fracassée, frontière récit-fiction brouillée, style mêlant dans les mêmes phrases vulgarité et réflexion pointue. On ne peut classer Idiotie dans aucune catégorie : récit d'enfance, d'initiation, roman de guerre ou d'aventure, réflexion métaphysique, essai sur le langage et l'écriture, pamphlet pacifiste...
Souvent, à la lecture, me sont revenus ces mots de Baudelaire : "Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, traversé ça et là par de brillants éclairs...". Guyotat, dans Idiotie, c'est ça. On ne sait pas ce qui peut advenir.
"Le doute, la honte, la rage me tiennent éveillés ; je détache la petite pierre du bas dumur, prend le bloc de couleur orange, écris suite aux restes de comptes,de kilos, une première note : Rien n'est pur ; ni eux, ni moi, ni moi surtout ; personne pour m'assurer dans ce qui reste de mon moi : la certitude de quelques faits, l'indépendance proche d'un peuple dont c’est le droit, mon désir de créer ; entre ces deux réalités, l'une collective, l'autre individuelle, je ne suis rien ; mon corps même m'échappe, mes nerfs en contraignent l'usage : et ce bref sanglot du dernier interrogatoire, comme je voudrais remonter, comme pour le vol, le temps et revivre la scène à mon avantage, à celui du moins de la Cause à laquelle ils me rattachent et dont cette faiblesse d'un seul a pu réduire la force collective."
Ou encore :
"Depuis la toute petite enfance, ce reste de sang qui brille sur l'asphalte, dont ma mère me prenant au cou détourne mon regard : celui, Juin 1944, d'un ou de tous les jeunes FFI fusillés par les Allemands dans leur retraite vers Paris, le sang de la guerre.
Sitôt apparu, sitôt retiré dans la pensée, dans son obscurité ou dans sa lumière pleine, enfer ou paradis -purgatoire : mesure, anti-art... -, à chaque fois qu'il apparaît, c'est comme une première fois - comme dans l'amour, la passion, toute courbe du visage, du corps aimé, toute inflexion de voix, toute flexion, toute odeur, parfum...
Toute manifestation du réel n’est qu'un signe avant-coureur ou d'après-coup d'une pensée continue de la violence du monde - mais violence de la vie -, de l'humain à l'humain, de la nature (maladie) à l'humain, de l'humain à l'animal, de l'animal à l'humain, des animaux entre eux, du corps à l'esprit, de l'esprit au corps... - une confirmation de ce que j'éprouve, imagine en continu et en silence.
Presque tout, je le vis comme au bord de la raison. Dans cet intervalle entre la raison et son explosion."
Extraits d'Idiotie, de Pierre Guyotat, éd. Grasset, 2018

illustration extraite du site de l'éditeur