Grands travaux

Posté par Nico dans Voir - 7 novembre 2017 16:21

Enfant des plans Marshall. Des politiques de grands travaux.
Du brutalisme habitationnel, entrepreneurial ou marchand, des cartes postales de la cité des 4000, du chauffage central, des parkings géants devant les grandes surfaces bétonnées, des autoroutes vers Albertville, des lignes haute tension, du TGV orange, et des dimanche à Orly.

Enfant du progrès pacificateur, du confort, de la vitesse, et des techniques facilitantes et libératrices. Pas encore de l'asthme, des flaques d'huile irisées, de l'amiante, des priorités environnementales...

Décidé à bouger, dans ces vacances au ciel immobile. Il fait beau, Paris et son festival imprègnent mes souvenirs comme un brouillard poisseux, j'ai besoin de marcher.

Direction St Malo, traversée jusqu'à Dinard par le barrage sur la Rance (merci Alexandre Varlet pour l'idée). La lumière est magique et fragile. La grosse masse de béton longiligne et ronflante me renvoie les images d'un pays sépia et d'enfants en sous-pull nylon.

Souvenirs limousins d'un oncle ventru, gouailleur, gominé, tanné, qui sifflait "le dénicheur" et le "temps des cerises", possédait un cabanon de pêche près d'un lac, élevait ses alevins dans une petite marre creusée dans son terrain dans laquelle fraîchissaient des bouteilles de blanc acide.

Des jours passés là-bas me reste la prudence et la fascination avec lesquelles il fallait "respecter" le lac. A certaines heures, le barrage qui lui servait de digue se mettait à gronder et des courants se formaient, le niveau d'eau baissait. L'usine électrique produisait son énergie.

Nous allions parfois sur la digue. Regarder la manifestation du miracle du développement technique et de l'aménagement du territoire.

Il y a, dans l'enthousiasme des grands chantiers, un souci permanent de satisfaire curiosité et tourisme de masse. Tourisme, développement, industrie, patrimoine convergent dans cet apparent détail que sont les plateformes : on invite le péquin à s'approprier fièrement le patrimoine national de la manière la plus joyeuse qui soit : un point de vue pour photo souvenir.

Ce n'est pas l'apanage naïvement consumériste et enthousiaste des trente glorieuses. C'est encore vrai aujourd'hui, le viaduc de Millau comme le nouveau "dégorgeoir" du Mont saint Michel ont leurs plateformes d'accueil touristique.

En traversant la Rance, donc, entre l'usine marémotrice et la digue à proprement parler, je vois le balcon au-dessus des eaux remuantes, offrant une vue unique sur les deux berges de la rivière, Dinard, Saint Malo, et, entre les deux, le large. Un large balcon profilé comme une tour de contrôle, recouvert de rouleaux de béton étanchéifié parsemé de cailloux.

La digue est large. Il a dû être facile de se garer, pendant de nombreuses années, sur ce qui est devenu une quatre-voie, descendre quelques minutes de la Renault 16, armer l'instamatic, retoucher la permanente ajuster les lunettes de soleil, sourire et prendre une pause convenue, puis repartir plus loin pique-niquer sous les arbres de la berge.

L'entretien a été abandonné, l'accès interdit, trop dangereux d'accueillir encore les touristes, même à pied, des barrières entravent l'accès, rouillées, et même le revêtement a bougé, glissé, l'herbe pousse dans les joints, des arrachements de plaques sont visibles.

Le grand chantier est devenu petite usine.
Le "prestige" s'est perdu dans les tourbillons.
La petite usine tourne toujours.
Sa production est insignifiante...

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