Pas le compositeur qui m'a fait aimer la musique dite classique, mais un avec qui je chemine malgré tout depuis longtemps. De la Sicilienne de Pelléas et Mélisande au requiem, une certaine familiarité qui soudain, par le jeu opportun des dates, se transforme en plaisir ému et renouvelé, en exercice de mémoire.
Si nous trois, frères et sœurs, avons pratiqué un instrument, nous ne pouvons nous targuer d'avoir une culture familiale classique. Une aspiration bourgeoise, quelques disques qui sont plutôt des compilations de moments choisis, de beaux airs plutôt rebattus, ou encore l'écoute d'une émission classique à la radio le dimanche matin ou en voiture les premières heures d'un départ en vacances, moments plus exaspérants que réjouissants, surtout, moments sans trop de sens, incapables que nous étions de prendre plaisir à ce que nous écoutions.
Nous n'avions pas ces codes, nous n'avions pas cette culture, aucune référence. Pas un nom de chef d'orchestre, de compositeur, de notion d'ensembles, de formes musicales, de styles, d'histoire. Oui, on peut apprécier n'importe quel art sans avoir de connaissance particulière (pas besoin de connaître le thème d’Hôtel California pour trouver cette chanson sublime), mais j'avoue qu'il m'a très souvent fallu le confort des repères pour nourrir, voire faire naître, mes émotions.
A la flûte, cependant, la Sicilienne a joué un rôle important lorsque je m'intéressais aux musiques folkloriques. Sonorités proches des Greensleeves, donc du Port D'Amsterdam, elle participait à cette intuition que j'avais que tout était connecté, dans le temps, dans le voyage, la rencontre, l'espace. Incapable de formuler tout ça, j'aimais l'écouter et la jouer aussi parce qu'elle rendait étrangement populaire et accessible une musique qu'il m'était difficile d'appréhender pour le plaisir, tant la pratique instrumentale m'a toujours demandé d'engagement et de contrainte (par comparaison, je dirais que ça ressemblait à cette réflexion des enfants sur l'utilité d'apprendre le théorème de Pythagore, alors que ça ne nous servira jamais à rien...)
Puis un peu plus tard dans l'adolescence, pillant méthodiquement le rayon CD de la médiathèque, style par style, année par année, thème par thème, j'abordais la découverte du "classique" par les requiems. Je demandais donc qu'on me fit une liste de requiems remarquables : Mozart, Fauré, Dvorák, Verdi, puis Schütz (Musikalische Exequien), qui, après celui de Mozart, me convainquit plus que les autres, et fut une porte vers l'exploration du baroque.
Mais Fauré était entré, même si trop jeune adulte épris de ténèbres je ne le trouvais pas assez sombre. Il demeurait là, et de manière indélébile : la grande familiarité ressentie à l'écoute des premières mesures, comme le feu d'artifice d'émotions à l'entame l'entame du Pie Jesu, ou la "montée" sidérante, déchirure à s'en arracher le cœur, qui nous saisit à la deuxième minute, si vertigineuse et irrespirable jusqu'à son terme, de l'Agnus Dei, (cet Agnus ne possédant-il pas, d'ailleurs, les mêmes élans dramatiques que le Lacrimosa de Mozart ???), en étaient la preuve.
Tout à l'enchantement, je me disais une fois encore qu'il y a un temps pour recevoir toute chose : on peut courir, on peut accumuler, on peut forcer, une rencontre n'arrive jamais avant son heure, et son heure peut ne jamais arriver, nos expériences prenant tranquillement la poussière sur les étagères, sans vie. Ça donne envie de retourner aux stoïciens, renoncer aux vanités, aux colères, aux désirs exogènes qui, comme l'eau, nous filent entre les doigts. Le peu que je possède et le peu d'attente que j'ai du monde devraient suffire à ma satisfaction.
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