Borges a imposé, peut-être comme une malédiction, parce qu'en fait, une tradition est un peu une malédiction dans ce qu'elle a d'irrémédiable et de subi, enfin, donc, Borges a imposé une tradition incroyablement enthousiasmante et originale de récits fantastiques aux écrivains d'Amérique du Sud.

Des récits rarement grandiloquents, pas de robots, de vaisseaux qui partent pour Mars, pas d'eugénisme pour sauver l'espèce humaine, pas non plus de récits cérébro-psychologiques dix-neuviémistes, de jeunes bourgeois égotistes hantés par le mal...
Les récits fantastiques sud-américains (ceux que je connais) sont au carrefour de l'absurde, de l'insolation et de la quatrième dimension : on s'habitue à vivre avec l'aberration, la disparition, la mutation, on interroge assez peu les phénomènes, et les héros se plient à cela avec bonne grâce, s'adaptent, trop soucieux de ne pas s'avouer l'avoir rêvé. Sorte de fantastique métaphysique.
Parmi mes préférés (et sans Borges) :
- Adolfo Bioy Casares : L'invention de Morel, son décor art moderne, son image amoureuse et sa réplication infinie
- Jose Carlos Somoza : La clé de l'abîme, quand quelques pages de Cthulu deviennent le livre sacré de civilisations futures
- Juan Jose Saer : Les nuages, où la traversée d'un désert avec un convoi de fou peut provoquer la disparition de soi
- Miguel A. Seman : Le musée des rêves, où vendre ses rêves à ceux qui n'en ont plus est un métier rémunérateur mais pas sans danger
- Rita Indiana : Les tentacules, où la superposition d'une même vie dans trois espaces-temps proches crée inévitablement des frictions
- Gabriel Banez : Les enfants disparaissent, quand les jeux les plus innocents offensent secrètement l'histoire qui se venge
- Matias Crowder : La dune, qui avance inexorablement vers un village, pour venger les affres d'une Histoire qui efface les civilisations, et qu'on essaie de stopper avec une pyramide de bois
- Antonio Xerxenesky : Avaler du sable, ou quand ce sont les zombies qui assurent la scène finale d'un western à la Roméo et Juliette
- Joca Reiners TERRON : La mort et le météore, où se côtoient sans stress des anthropologues, un fonctionnaire qui grandit dans sa tête, les Duponts, des taïkonautes, la fournaise amazonienne, les 50 derniers indiens autochtones, les rites de fin du monde, la vraie fin du monde, le début du suivant
