Est-ce la transition d'une année vers l'autre, le contrecoup des abus des fêtes, les choix mal à propos... deux lectures de décembre-janvier ont bien failli me tomber des mains.

L'homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura, est une merveille d'intrigue (on devine inévitablement le raconteur d'histoires policières) et de documentation, autour des dernières années de la vie d’exilé de Trotski. Récit à trois voix et mises en abîme, on y entend le grand homme, la montée de la terreur stalinienne, les affres de la guerre d'Espagne, la montée des fascisme et nazisme, l'attentisme et le jeu politique lâche et infatué des années trente, les querelles intestines des gauchistes et anarchistes qui préfèrent toujours perdre que risquer de s'allier, l'endoctrinement des valeureux républicains espagnols et notamment Ramon Mercader, l'assassin, qui remonteront la piste de Lev Davidovitch jusqu'au Mexique pour l'abattre le moment venu, on entendra la voix du cubain, effaré et tétanisé de recueillir dans les années 70, cette histoire interdite et qui ne sait qu'en faire, de la bouche du mystérieux et mourant "homme qui aimait les chiens"...
On a la tête remplie, on a tout fait pour bien comprendre les tenants et les aboutissants, ne rien rater des pièges et des manœuvres, puis on constate qu'on n'est qu'au milieu du livre, et qu'il reste encore 350 pages à avaler pour savoir comment l'assassinat va se dérouler et que vont devenir les protagonistes... On tremble encore en pensant à ce leitmotiv qui accompagne tous les dissidents brisés "je rentre parce que j'ai peur", mais la lassitude est la plus forte...
Bah... on verra ça dans une saison deux, alors... Et on cale le joli livre dans un coin de la table de chevet.

Pour enchaîner avec L’incendie, de Tarjei Vesaas. Vrai, lorsque j'ai choisi ce livre, je savais que c'était avec la nostalgie de la lecture onirico-gothique de Palais de Glace, et la raideur symboliste des Oiseaux. Par contre, je ne m'attendais quand même pas à ne rien comprendre de ma lecture : un récit digne du théâtre des années 60, conceptuel, phrases formelles anti-naturelles répétées jusqu'à l'absurde, incendie vaguement présent, mais plus dans l'évocation d'une fuite ou une peur diffuse, héros plus esprit que matière qui enchaîne des situations et des rencontres qui tiennent plus de la métempsychose hasardeuse que de quelque déterminisme...Le comble de l'abstraction (et de la pénibilité, à mon goût).
Plaisir malgré tout d'y trouver quelques passages parfaitement autonomes du récit, définitivement poétiques :
"La descente se faisait au hasard. Il se cognait à des arbres et trébuchait sur des pierres. Écoutait le bruissement de la rivière. Ce qu'il ferait à la rivière, il ne le savait. Quand on ne sait rien au monde, le bruissement d'une rivière peut bien vous être un but."
Tarjei VESAAS, L'incendie, éditions La Barque et l'Oeil d'Or

Et puis celle-ci, aux petits accents... durassiens ?
- Ça recommence, dit-elle, aveugle et sourde. Ça a eu lieu chaque nuit, et maintenant, c'est là.
Il appuya sa joue contre la sienne, glacée, dans son désarroi dans l’espoir que cela, ça pourrait être d'un quelconque secours. Elle le laissa faire. Peut-être, tout de même, était-ce quelque chose pour elle.
- Ici, il n'y a rien eu ! Écoute ce que je dis : il n'y a rien qui fasse peur, ici. Ni de ça ni d'autre chose, tu n'as pas besoin d'avoir peur. Reviens à toi maintenant.
Dans son bouleversement, il entendait à quel point toutes ces affirmations étaient mal assurées. Il sentait bouger, se contracter sa joue contre la sienne. C'est une joue vivante. Cette joue glacée que tu as.
Puis il eut honte. Pas comme ça. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser cela. Le refuser eut été un mensonge.
Elle était plus calme. Et elle ne retirait pas sa joue. Est-ce que je lui apporte un peu de répit ?
Sans bouger, elle demanda :
- Pourquoi fais-tu ça ?
- Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus ce que je dois faire. Quelque chose qui te plairait.
- Je crois que ce n'est rien, ça... si c'est pour cela.
- C'est bon d'avoir quelqu'un près de soi, non ?
- Je ne dois rien avoir qui soit bon. Ce n'est sûrement pas pour ça que je suis ici ?
Il retira sa joue tout en disant :
- Ce doit être très rare qu'on n'ait besoin de personne en un pareil moment, je crois.
Elle répondit d'une autre façon :
- Est-ce que ça n'aura servi à rien, la lutte que j'ai soutenue ici ? demanda-t-elle effrayée.
- Non, répondit-il, saisi. Des journées entières sans fond, sans frein, pensait-il. Jour après jour face à l'abîme et aux énigmes [...]
Il se retira."
Tarjei VESAAS, L'incendie, éditions La Barque et l’œil d'Or
Les photos de couverture des livres ont été prises sur le site des éditeurs