Poussière

Posté par Nico dans Lire - 19 mars 2020 11:26

Deux façons de parler d'histoire : par le souvenir ou l'archéologie.

Peut-être une question d'échelle.
Par "l'encore vivant" ou par le mort.
Par l'effacement programmé ou la survivance.
Question de point de vue, question de narrateur, toujours question d'intégrité et d’interprétation

Jerphagnon dit : "l'Antiquité c’est ce qui ne peut pas mourir". Mais nos antiques sont souvent des redécouvertes. Problème d'authenticité de leur message. Il conviendrait de dire : L'antiquité, c'est le corps ressuscité".
L'archéologie essaie de re-trouver (ou re-donner ?) un sens, le souvenir essaie d'en conserver un (mais les deux s'écrasent sans force sur la Vérité (qu'on sait inconnaissable)).

L'Histoire est une histoire. Et Ricoeur se débarrasse vite de la question embarrassante de la vérité historique : oui, il faut admettre une subjectivité "tolérable" en histoire, ce tolérable étant dominé par le souci (le risque, aussi) d'objectivité téléologique du chercheur.
On peut interroger la valeur de l'Histoire comme science, puisque la démarche scientifique "dure" procède strictement de l'inverse, voire carrément de sérendipité.

La "condition de réalité" de l'Histoire tient en sa cohérence avec ce qui précède et ce qui suit. L'Histoire est une histoire. Mais à la différence de la fiction, l'Histoire est soumise à chaque instant à la déconstruction. L'archéologie son outil, sa bonne conscience, son grain de sable. Tant qu'il y a de la terre à gratter, il y a de la remise en cause. Du travail. De la peur. De la curiosité. Une métaphysique.

C'est parce qu'il fouille ses morts que l'historien reste en vie. Immobile, il perd l'équilibre, s'isole du récit, et niche dans le vide.
Installé dans les certitudes, il arrête la révolution du monde. Il perd la mémoire. De la poussière lui tombe des mains.

Au creux de la nuit, la sociologue juive raconte ses enquêtes dans des villages polonais pour retrouver les corps : "la terre est la plus juste possible", "une fosse n'est pas une sépulture", "le corps est le premier témoin du meurtre" (un témoin ne dit jamais la vérité, mais il donne de précieux indices)

Edgar Morin publie : Les souvenirs viennent à ma rencontre. De fait, les souvenirs viennent inopinément, sans moment, sans chronologie. Comment raconter une histoire, avec ses souvenirs ?
Ainsi vivons-nous : nous organisons des bribes, nous les habillons d'un récit, lors que ces bribes ne valent en elles-mêmes que pour elles-mêmes. Ainsi vivons-nous : d'interprétations fantasmées et apaisantes, d'une vie mille fois reconstituable.

Nous ne supportons pas être faits de fragments. Nous voulons raconter. Un fragment, ça ne résiste pas au vent. Il faut peu de temps pour l'égarer. L'effacer.
Peur de la disparition.

Helena ALMEIDA : Sente me

Tags : 2020