
Le livre de la fin du monde.
Une beauté à boire à petite gorgée.
Une réflexion vertigineuse, précise et anthropologique sur la déforestation. Sur ce moment de basculement d'une société vers une moderne domination de son environnement.
C'est poétique autant qu'analytique. Magnétique.
On pleure de rage face à ce qui disparaît. On aime ces hommes devant la promesse d'une meilleure vie.
Ode au courage. A la fatalité. La soumission.
Dépaysement garanti.
Conte réaliste. Princes, royaumes, tribus, animaux divinisés, apparitions, rituels.
Pragmatisme. Rentabilité.
Ce livre est un thé qui se déguste lentement. Il a ses codes, il ouvre des paysages, il rend nostalgique, dépayse, il dérange par sa modernité. On aimerait dire qu'à l'époque, on ne savait pas. Que l'écologie est un souci récent. Que personne ne vénérait la nature. Que c’est une affaire de modernes.
1935 (oui, mille neuf cent trente cinq, il y a plus de 80 ans) : un jeune indien de Calcutta, à la fin de ses études, se rend dans un domaine forestier à 150 kilomètres de tout, distribuer les parcelles du propriétaire à des métayers. Pendant six ans, il voit le monde changer : des villages, des routes, des cultures naissent, des paysages, des civilisations, des biotopes disparaissent. C'est amer, c'est beau, c'est vain, c'est puissant. Parfumé, bruyant, famélique, perdu, craintif. Nouveau.
C'est le récit d'un démiurge prométhéen. C'est le récit du diable. C’est Janus. Il façonne, il sauve, il est adulé par les populations qui dépendent de sa magnanimité, il est juste, mais il ruine en pleine conscience le paradis dans lequel il vit.
Le livre de l'avènement du monde. Le nôtre... Le pire à ce jour.
- Auteur : Bibhouti Boushan Banerji
- Titre : De la forêt
- Editeur : Zulma
- Année : 2020 (écrit en 1935)
Extrait :
Un jour, vers midi, au bord de l'étang, je fis la connaissance d'un homme extraordinaire.
Je revenais tranquillement du camp d'arpentage par la forêt, le long de l'étang, quand je vis un homme qui creusait le sol, dieu sait pourquoi. Je pensais d'abord qu'il était venu cueillir des courges sauvages. C'est un énorme tubercule de la forme d'un potiron qui pousse si bien caché sous les feuilles et les lianes qui rampent par terre, qu'on ne le voit pas de l'extérieur. Il se vend assez cher car les médecins traditionnels s'en servent comme médicament. Curieux, je descendis de cheval et quand je me fus approché je vis que l'homme était juste en train de semer des graines.
Il fut très surpris par mon apparition soudaine et me regardant d'un air embarrassé. Il n’était plus jeune, ses cheveux grisonnaient. Il avait avec lui un sac de jute d'où dépassait le manche d'une ptite pioche. Une bêche était posée à côté de lui et il y avait des petits paquets enveloppés dans du papier éparpillés à ses pieds.
"Qui es-tu, demandai-je ? Que fais-tu là ?
- Maître, c'est vous le manager babu ?
- Oui, et toi, qui es-tu ?
- Je vous salue, maître. Je m'appelle Yugalprasad. Je suis le cousin de votre comptable [...]"Qu'est-ce que tu mets dans la terre ?", lui demandai-je avec curiosité.
Sans doute était-ce une activité secrète, car il me répondit sur le ton de quelqu'un qui a été surpris et qui en est honteux, embarrassé : "ce n'est rien, une graine..."
Je fus stupéfait ! Une graine.. Quelle sorte de graine ? Cette terre ne lui appartenait pas, c'était une jungle, que semait-il donc là ? Où trouvait-il son intérêt ? Je le lui demandai .
"Il y a toute sorte de graine, maître. Dans le jardin d'un anglais,à Purnea, j'ai vu une très belle plante grimpante, avec de splendides fleurs rouges. Ce sont ces graines que je sème, et il y en a plein d'autres sortes que je me suis procuré de très loin. Aucune de ces fleurs ne pousse dans cette jungle. Alors je les sème. Dans deux ans, il y aura une grosse touffe, et ce sera très beau".
Quand j'eus compris le but de cet homme je ressentis un immense respect pour lui. Il dépensait son temps et son argent de manière totalement désintéressée, pour accroître la beauté d'un vaste paysage forestier, d'une terre qui ne lui appartenait pas. Un homme vraiment extraordinaire [...]"Par ici, il n'y a pas d'endroit plus beau que les bords de l'étang de Sarasvati, reprit-il. Quelle profusion d'arbres et de plantes. Et la beauté de l'eau, l'avez-vous vue ? Croyez-vous que les lotus y pousseraient si on en mettait ? Il y a beaucoup de lotus dans les mares du côté de Dharampur. Je me suis dis que j'en apporterais des racines et que je les planterais."
Je réfléchissais au moyen de lui venir en aide. Depuis ce jour-là, l'envie d'embellir avec lui cette forêt, en y mettant des fleurs, des arbres et des plantes de toutes espèces, me saisit et ne me quitta plus. C'était devenu une idée fixe. Yugalprasad n'avait pas de quoi se nourrir, et sa famille était dans la misère, je le savais. J'écrivis au bureau central et je lui confiai un poste d'employé aux écritures au bureau d'Ajmabad avec un salaire de dix roupies par mois.