Aïe... Au départ, il y a carrément un acte manqué...
Angoisse de papa, projet de fils...
La vie est un fleuve intranquille.
Abscons ?
Développement...

Water Music est un livre fascinant.
"Waouh, tu donnes trop envie de lire, mais comment tu fais pour trouver tout le temps des livres incroyables comme ça ?"
Et bien j'ai envie de dire que la vie, c'est avant tout des rencontres.... Un brin d'agacement.
Non, en fait, il n'y a pas de livre passionnant ou pas. Il y a ceux qui vont nous plaire et les autres, et que tant mieux pour moi si j'en trouve un peu plus que les autres, et tant mieux aussi si je donne envie de les lire, mais ça ne veut dire ni qu'il est bon, ni qu'il va plaire à d'autres.
Après, si ce qui est sous-entendu dans la phrase, c'est "pourquoi je ne connais pas ce livre qui a l'air si original, et comment fait-on pour trouver autre chose que Musso sur un présentoir ? la réponse est : bah, c'est mon métier, un peu ; ça me prend pas mal de temps, j'avoue ; la curiosité me fait fuir les présentoirs, par principe ; la lecture est une expérience unique, parfois âpre, longue, et coûteuse, et donc elle ne doit pas être perdue, vaine, inutile, mais enrichissante et jouissive.
Bon, le propos initial est déjà bien loin...
Resserrement du thème :
Water Music est un livre de T.C. Boyle, auteur américain, donc pas forcément un avantage, me concernant. J'aime assez peu l'offensive à marche forcée des USA pour imposer leur pseudo-culture pseudo-universelle au monde, et regarde donc tout ce qui en vient avec une réticence de principe.
Mais le livre, sorti il y a plus de 20 ans, revenant régulièrement ces derniers temps, et de manière outrageusement enthousiaste, dans diverses chroniques ou critiques (merci les algorithmes), ça donne envie d'aller y voir d'un peu plus près. Puis il apparaît presque par hasard dans les rayons d'une librairie, et là, bim, c'est une montagne... 800 pages... Depuis la Bible, j'ai un peu lâché prise, j'aime pas les trucs longs, les séries télés sur plusieurs saisons, Harry Potter après le 3, parce qu'ils font tous plus de 500 pages, non, décidément, plus c'est long, plus ça m'épuise...
Mais quand même... un récit d'exploration, entre Au Cœur des Ténèbres et Cent Ans de Solitude... D'après le récit de Mungo Parks... Allez, pourquoi pas...
Humour, exploration, histoire à étages (lieux, personnages, temps) avec des chassés-croisés impeccables, légèreté et gravité, dramaturgie imparable, ambition, aventure, vanité, violence, peur, enthousiasme, peinture de société, érudition "sans en avoir l'air", pleine de finesse, description minutieuses, portrait d'une époque, tout y est, de la manière la plus opportune qui soit, et confère à ces Water Music un souffle magistral.
Divisé en trois parties : Première expédition, Retour en Angleterre, Seconde expédition, le livre s'appuie sur le récit de voyage de Park mais dépeint, bien au-delà de cette source, aussi bien l'Angleterre de la Révolution Industrielle que l'Europe façonnant sa modernité, en route pour de grandes explorations capitalistes et scientistes. Les personnages de Mungo, sa femme Aylie, Ned Ryse dont on attend la rencontre avec Mungo avec impatience, Isaaco l'homme le plus intelligent de la saga, Dassoud, les chefs de tribus, toute la galerie de soldats, de juges, de propriétaires, de commerçants, de maquignons, de paysans, d'amoureux ratés, de voyous, de miséreux, dont tous ont un rôle important pour emmener chaque personnage vers son destin, comme les eaux du fleuve.
Et le fleuve... pas un personnage, pas un décor : c'est un désir, un envoûtement, un aimant des passions et des ambitions, une fabrique de la renommée et du désespoir, une drogue dont on ne peut se passer, un danger auquel on ne peut résister, un vortex qui les engloutira tous.
Bref, un livre encyclopédie-atlas-annales-journal où tout s'imbrique avec une justesse incroyable, jouant autant de l'évidence que de la surprise, doit demander une somme colossale de recherches et de fabrication qu'il faut savoir ensuite faire disparaître derrière la fiction... Impressionnant, fulgurant. C'est époustouflant, magnifique !
Extrait :
Mungo retient son souffle. Aucun doute n'est permis, il y a bien quelque chose là-bas devant eux, des tours qui sait ? L'éclair soudain d'une fenêtre où le soleil est venu se prendre ? Le devin au corps ratatiné se baisse pour ramasser une pierre ronde et blanche dans la boue. Il la frotte un court instant entre ses doigts durs comme du cuir, puis se la glisse dans la bouche. Ses séniles paupières retombent comme des rideaux, ses lèvres font la moue, il se met à sucer son caillou d'un air pensif. Des éternités s'écoulent, le monde tourne autour de son axe en grinçant, des constellations chavirent au firmament.
- Alors ? demande Mungo.
Eboé rouvre ses paupières. Eboé crache son caillou. Autour de la tête de Johnson, le bourdonnement des mouches fait un roulement de tambour.
- Alors ?
Lentement, délibérément, Eboé lève le bras, tend un doigt tordu devant lui.
- Ségou Korro, grogne-t-il.
Pendant une fraction de seconde, l'explorateur reste pétrifié. Et puis il entame un marathon. La faim à en mourir, la faiblesse, les clous qui lui traversent les semelles, le soleil qui lui assèche l'humeur des yeux... Rien de tout cela ne compte plus : son but est enfin en vue. Il frappe l'argile jaune de ses pieds, il efface les traces de pas de ceux qui l'ont précédé. Là-bas, Johnson, Eboé, la rosse et l'âne reculent déjà dans le lointain. Devant lui, les splendides murs de la ville se font de plus en plus nets. Cases et piétons, il dépasse tout à la vitesse de l'éclair. Femmes portant des pots en équilibre sur la tête, jeunes garçons poussant leurs chèvres à l'aide de baguettes longues et souples, ânes chargés de marchandises, détritus de légumes, oiseaux bariolés dans leurs cages en osier, tout n'est qu'ombres qui filent. Il ne s'arrête pour personne, déjà se rue sur l'énorme porte de la ville, se fraye un chemin au milieu des gens qui le regardent d'un œil étonné, descend des rues encombrées, des ruelles. Il est pris de frénésie, il veut voir le fleuve, ses pieds martèlent le sol en cadence. Stupéfaits, les Bambaras lui emboîtent le pas comme les enfants au défilé. Encore quelques rues en terre battue, encore un chien crevé, encore des camelots et des marchands, un éclair de lumière et de mouvement, et ça y est... le voilà ! Il est aussi large que la Tamise, aussi brun qu'un égout ; il disparaît sous les radeaux et les canots, ses rives ne sont qu'une même horde de gamins qui s'éclaboussent, de cochons qui cherchent des racines, de lavandières en bonnets blancs. Il ne se retourne pas au mugissement qui monte derrière lui, il ne le remarque même pas, il bondit par-dessus des caisses et des cages, il renverse des gosses et des vieilles, du bras il repousse paysans et pêcheurs : dans sa gorge brûle un cri sauvage de triomphe. Les docks en bambou oscillent sous ses pieds, un batelier s'écarte vivement de son chemin comme s'il esquivait un coup ; l'explorateur s'envole. Ses bras et ses jambes battent délicieusement l'air pendant un court instant, y restent suspendus : enfin la gloire ! Fou comme un lapin, il se met à hurler quelque chose en grec et disparaît dans les eaux sombres et fumantes qui l’enlacent comme une mère".
- Auteur : Tom Coraghessan BOYLE
- Titre : Water Music
- Editeur : Phebus (1988), Libretto, 2012

Illustration : site de l'éditeur
Cartographier le Niger
L'aventure relatée de Mungo Park soulève une montagne de questions, pour un occidental du 21è siècle pour qui la cartographie du monde est acquise (à peu de choses près, l'avenir peut nous faire mentir, ce serait tellement génial, d'ailleurs) à grand coup de satellites.
Expliquez à quelqu'un que vous lisez un livre qui se passe au 19è siècle et raconte l'histoire d'un explorateur chargé de trouver la source et l'embouchure du fleuve Niger, on vous répond : ben la mission n'a pas l'air trop difficile. On se pose sur le fleuve et hop, on va dans un sens, puis dans l'autre. Ou alors, on voit une embouchure depuis la côte, et on remonte le courant.
OK.
Mais non.
Parce que c'est le début du 19è siècle, juste avant la débauche de moyens que mettront Français, Anglais, Allemand et Italiens pour s'approprier ces territoires, ce moment où justement, on ne connait pas les lieux, et on n'a pas encore la puissance technique ni l'ambition dévastatrices de tout asservir.
Et puis parce que c'est le Niger.
Dans l'idée d'un européen, soit le fleuve se remonte par l'embouchure, soit il est mystérieux et peuplé de monstres. Au 19è siècle, on n'a toujours pas atteint les sources de l'Amazone, le Nil reste partiellement inconnu, bref, tous les fleuves qui s'enfoncent dans les terres ailleurs qu'en Europe, là où l'on n'a pas encore fait de commerce, restent des Terra Incognita. Il faut une nécessité, souvent financière, pour lancer une expédition. La curiosité ne suffit pas. Et ce qui intéresse les européens, jusqu'alors en Afrique, ce sont les côtes.
Et puis, pour un européen, un fleuve, ça fait entre 1000 et 2000 kms. Le Niger, c'est plus de 4000 kms. Mungo Park n'en verra que 1600, et il faudra encore attendre plusieurs dizaines d'années avant d'arriver à son embouchure avec certitude. Embouchure qui se trouve dans un delta si vaste qu'il a été longtemps considéré comme une immense zone de marais et non comme une embouchure.


wikipedia. Carte de 1707 dont les annotations sont... savoureuses et le cours du fleuve particulièrement fantaisiste...
Une autre idée qu'on se fait d'un fleuve, encore : sur flux doit grosso modo être perpendiculaire à la côte, et "descendre" vers elle. Le Nil, le Sénégal correspondent à l'idée. Quand on découvre le Niger, l'amont arrive de l'Ouest, on le croit lié au fleuve Sénégal. Quant à l'aval, il part d'abord vers l'intérieur du continent... au cœur du Sahara ? Puis il prend plein Est pour faire une barre au milieu du continent. On invente même que son cours est bloqué par les mystérieux (et fictifs) Monts de Kong (ça ne vous fait pas penser à un grand singe ?) Pire, il s'égaille dans un gigantesque delta intérieur, labyrinthe d'eau et de végétation, jusqu'à Tombouctou, ce qui fait longtemps dire que le fleuve disparaît dans la terre (il y perd quand même 50% du volume de ses eaux !).
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wikipedia. Carte de 1813. Pendant plus de 100 ans, et bien après la cartographie du fleuve, les monts de Kong, pourtant inexistants, apparaîtront sur les cartes...
Tombouctou, ville challenge, une prime sera donnée à celui qui en reviendra vivant ! Puis des rapides, des cascades, une grande hostilité et diversité des peuples qui occupent les rives, puis, alors que le fleuve prend enfin la direction du Sud vers l'Atlantique, un dernier affluent aussi vaste que lui, aux eaux calmes, fausse encore l'idée de sa trajectoire : et si le fleuve retournait en fait vers le lac Tchad, et s'il n'était effectivement qu'un affluent du Nil ?
La morgue, le manque d'intérêt et l'érudition superficielle des européens les auront conduits jusque dans les années 1850 à se complaire des écrits de Salluste, de Plaute ou Ibn Battuta... Tandis que la sédentarité et l'animosité des tribus locales les unes envers les autres ont éteint leur curiosité...
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wikipedia. Tombouctou, ville de tous les fantasmes. René Caillé remporta la "prime" de 10000 francs dévolue au premier européen à en revenir vivant. Ce fut aussi le premier à adopter une approche anthropologique, et respectueuse des populations locales dont il tenta de connaître les usages. Comme Park, il reste jusqu'à sa mort fasciné par le continent et obsédé par un retour.
Et Freud, dans tout ça ?
Ha, j'allais oublier...
Je m'abreuve d'histoires, je fouille pour comprendre, savoir plus encore avec passion sur ce Niger incroyable...
Puis je donne aussi des nouvelles, dans la foulée, du stage d'Emile : "Ha oui, au fait, je t'en avais parlé, son voyage avait été reporté pour cause de COVID et de Ramadan. Et bien, il aura lieu malgré tout, début juin. Les premiers colloques auront lieu au Niger".
Sourires en face de moi...
Et là, je prends conscience de l'évidence : les lectures, les angoisses...
Aussi belle que soit la lecture, aussi beau que soit le fleuve, je ne m'y baigne pas par hasard.
On voudrait retenir ses enfants, on voudrait supprimer la peur, on voudrait tout savoir, pour tout anticiper.
On voudrait être certain que le cours est serein, que l'aventure est belle. Mais où qu'elle soit, où qu'elle aille, cette aventure n'est pas la mienne. Même si je ferme les mains, l'eau coule entre mes doigts.
J'ai voulu cela.
Bien plus que du danger, il faut voir l'espérance.
Pour aller plus loin :
Sur un autre fleuve, le Rio de la Plata, une hagiographie plus socio-politique, lire :
- Juan Jose SAER : Le Fleuve Sans Rive, éd.Le Tripode
Sinon, tout le répertoire de Manset en guise de bande-son (Revivre ou Obok, s'il faut choisir)
Le site de l'IRD, pour comprendre le projet du stage :
https://en.ird.fr/node/7663