Premiers pas, depuis Murat-Le-Quaire, les yeux levés vers la Banne d'Ordanche.
Evidemment.
Pourtant, je me suis posé la question du lieu de départ longuement, comme un doute, mais, plus la route m'approchait du but, plus limpide devenait le choix : ce serait Murat, avec comme première pointe, la Banne.
D'ailleurs, avec recul, il était moins question de choix, finalement, que de dévoilement, l'affleurement naturel de ce que l'on sait, et qu'on avait voulu, (comme trop souvent) voiler d'interrogations superflues.

La Banne d'Ordanche est un joli promontoire bicéphale, qui referme à l'Ouest le massif du Sancy, glissant vers les monts du Limousin, la douceur vallonnée du plateau de Millevaches, tandis qu'il s'effondre en une corniche abrupte et austère, pierreuse, vers la rive droite de la Dordogne, enchâssant, en vis à vis des crêtes hérissées du massif sur l'autre rive, La Bourboule puis le Mont Dore qui serpentent dans ce cul-de-sac.
Une évidence ?
La mythologie familiale. Une mère bretonne qui aime raconter les histoires relatives à l'autre moitié de la famille, limousine, avec les inflexions, locales, un peu traînantes, de l'oncle. Une histoire que l'on ressert parfois, de sorties, depuis le terroir familial de Chateauneuf-la-forêt, avec escale pique-nique, vers l'Est, au-delà du plateau de Millevaches, roux, désert d'homme et d'arbre, jusqu'à ce qui constituait un graal paysager : la Banne d'Ordanche, la montée abrupte, même pour les voitures, le vent continu, et sa vue, vraiment, unique sur le défilé de la Dordogne jusqu'au cirque des pistes du Sancy. Et l'histoire, souvent servie aux repas de familles, se concluait invariablement, un verre tournant dans le creux d'une main. Les parents se promettaient, avec une lueur singulière dans les yeux, qu'un jour, s'ils le pouvaient, "ils achèteraient quelque chose", là-bas, à la Banne d'Ordanche.
Je me suis surpris à justifier mon escapade, quasiment tous les jours, auprès de ceux qui m'en posaient la question, par "c'est un souvenir d'enfance, mes parents, limousins (voyez, je suis quasiment un enfant du pays), nous emmenaient souvent à la Banne"...
Or, si je possède un récit, je ne possède pas d'autre souvenir. Ma mémoire est celle des mots rapportés. Je n'ai pas d'image de la Banne. Je ne sais plus (si je l'ai su) à quoi ressemble le site. J'ai l'adhésion au récit comme horizon, comme émotion, comme promesse. J'ai construit un paysage et un désir du "conte" de ces expéditions nostalgiques.
Le plus étonnant est que ce souvenir-patrimoine, assimilé, n'est même pas décevant lorsqu'enfin je re-vis l'événement de la montée au promontoire. Il est au contraire conforme à ce qui l'a façonné, et vient enfin compléter la gamme du paysage mémoriel. Il est doux, chaud, il se love parfaitement dans l’alcôve enfantine où il s'était inventé.

Partir d'ici porte un sens. Je me sens poussé par des milliers de mains bienveillantes. Je m'avance, sans plus rien devant, ouvre un nouveau cahier et y glisse les histoires d'une mythologie neuve et intime.