Près de la mer

Posté par Nico dans Lire - 23 février 2022 16:01

Les voyages se suivent et se ressemblent (quoique, j'en fais qui sont inutiles, nuls ou inintéressants, mais je n'en parle pas), et cette fois, c'est au talent (justement révélé par le Nobel) d'Abdulrazak GURNAH que je le dois, qui arpente autant les sentiers de l'ethno-polar, du récit politique que le récit de voyage, d'aventure, ou du conte des mille et une nuits.

Avant tout :

Tout d'abord, GURNAH est Tanzanien, de l'île de Zanzibar. C'est où la Tanzanie ? Afrique du Sud, c'est ça ? Bah, pas tout à fait (je vais commencer à faire le malin avec l'Afrique, mais ça fait à peu près un an que je commence à localiser plus de dix pays...) Cette fois, Wikipedia m'apprend que le nom de Tanzanie n'est rien de plus qu'un mot valise décidé par les occidentaux (au final les anglais, puisque ce furent les derniers à s'approprier ce territoire) pour "Tanganika et Zanzibar" (ça sonne bien le temps des colonies, ça, non ?)

Ensuite :

Le livre m'a évoqué deux lectures récente : le Goncourt La Plus Secrète Mémoire des Hommes (Philippe Rey), de Mohamed MBOUGAR SARR, ainsi que le plus discret La Fatigue du Matériau (Les Syrtes), de Marek SINDELKA. Le premier pour la quête, l'enquête, qui se lie et se délie dans l'espace et le temps, le second pour l'approche de la vie de celui qui fuit, qui n'est pas d'ici mais plus de là-bas.

Au commencement :

Saleh OMAR fuit son pays à plus de soixante ans. Il prend pour cela un faux nom, mais pas n'importe lequel. Celui d'un cousin avec lequel il avait fini par ne plus s'entendre. Quand le fils de ce cousin, parti faire ses études en RDA, puis passé à l'ouest assez rapidement pour devenir universitaire à Londres, a vent de sa présence en Angleterre, qui plus est sous le nom de son père, une machine implacable de méprise, de jalousie, d'influence, d'héritage, bref, de la plus petite histoire que la Grande Histoire va broyer minutieusement, se met en marche.

Le livre raconte évidemment l'exil. Mais montre deux exils très différents. Il montre la résignation, l'usure, le renoncement, la douleur, la perte (en cela le texte rappelle aussi Mahmoud ou la Montée des Eaux (Verdier), d'Antoine Wauters). C'est une histoire de vaincus. C'est une histoire sur l'érudition, la puissance de la vanité sur l'esprit de sagesse. Ce sont les alcôves malsaines des familles où rien ne se pardonne, ou les égratignures ne cicatrisent jamais, grattées jusqu'à l'absurdité, servies par le hasard et l'opportunisme.

On apprendra évidemment pourquoi il part, ce qu'il a vécu avant, pourquoi ce nom d'emprunt. On assistera surtout à la ruine d'une famille dans un monde de fin de colonisation et d'émancipations ratées, de tyrannies toujours rejouées. On verra s'approcher les bateaux, à chaque mousson, chargés des plus beaux produits d'Orient, on dégustera le raffinement et la cruauté de la parole et des gestes, on comprendra la valeur d'une promesse, la rouerie d'une rumeur, la violence d'une trahison.

Et on adorera, comme Saleh, les cartes et les livres. De Shakespeare à Melville, les réfugiés useront de la langue du pays d'accueil mieux que ses "autochtones". Tendu et violent, désespéré et tellement vivant, amoureux et plein de haine, Près de la mer regarde vers le large en permanence. Et donne à respirer. Époustouflant !

  • Auteur : Abdulrazak GURNAH
  • Titre : Près de la mer
  • Éditeur : Denoël, 2021

Extrait :

- Peut-être est-il inévitable que vous vous emportiez contre moi.
- Je préférerai ne pas le faire, a-t-il dit, et il a souri.
"Bartleby." Sans le vouloir, ma voix est passée au murmure.
"Bartleby, oui". Le sourire a gagné l'ensemble de ses traits. Le pourtour de ses yeux s'est plissé, révélant la surprise amusée, un bonheur soudain. "Vous connaissez ce conte ! C'est une belle histoire. Vous aimez ? Vous aimez, vous aussi, je le vois bien. J'adore l'impavide autorité de cet homme vaincu, la noblesse de sa vaine existence. J'ai abordé ce texte avec mes étudiants il y a des années, lorsque j'ai commencé à enseigner. Mais dites-moi comment vous l'avez découvert. En travaillant dessus ?
- En le lisant, tout simplement.Il y a longtemps. Je récupérais un nombre étonnant de livres quand j'achetais le contenu d'une maison, à l'époque où les Britanniques ont plié bagage notamment. Mon exercice de ce métier a coïncidé avec leur départ, c'est ainsi que de toutes sortes de façons ils ont été mes meilleurs clients. J'ai beaucoup appris d'eux.
- Oui, on vous disait très entiché des Britanniques". Il a supprimé le sourire au coin de ses lèvres laissant entendre qu'il y avait plus derrière ces mots.
"Je sais.
- En fait, on disait pire, a-t-il ajouté avec un rictus, sans pouvoir s'empêcher de répéter ce qu'il avait entendu son propre père raconter. On vous traitait de lèche-cul des Britanniques, de laquais du colonialisme.
- Oui, je sais, ai-je acquiescé, sans souligner le fait que son père, Rajab Shaaban Mahmud, était à l'origine de cette réputation qui était la mienne alors, qu'il avait aussi fait courir le bruit que je procurais des femmes aux Britanniques, que je les renseignais, et bien d'autres choses encore. Je leur ai vendu des meubles et j'ai acheté le contenu de leurs maisons lorsqu'ils ont décidé de partir. Mais je sais, oui, qu'il y a eu des bruits. Quoi qu'il en soit, il m'est arrivé de leur acheter des livres. Pas par centaines, mais une dizaine par -ci, quelque autrs par là.  Je pnse que certains de ces ouvrages passaient tout simplement des mains d'un fonctionnaire à l'autre, en même temps que le mobilier. Il ne se défaisaient pas de ce à quoi ils attachaient de la valeur[...]
- Quel genre d'ouvrages était-ce ? a-t-il demandé, souriant de nouveau en repensant à ces accusations exaltées.
- Rien que de très attendu : des anthologies de poésie, des romans d'aventures, des livres pour enfants, dont certains faisaient déjà partie de notre éducation de colonisés. Rudyard Kipling, Rider Haggard, G.A. Henry. Beaucoup de Kipling, comme s’ils en avaient assez. Et puis de l'Origine des Espèces - quelques exemplaires- ainsi que des ouvrages didactiques  datant d'une époque plus confiante en elle, l’Histoire du Monde, des choses de ce genre, quelques vieux atlas aussi. Très intéressants, les atlas, qui cherchaient toujours à en faire plus. C'était à qui utiliserait le plus la couleur rouge., ou présenterait dans les pages d'illustrations, classés par ordre décroissant, la montagne la plus haute de l'Empire britannique, suivies des autres montagnes et de l’empire auquel elles appartenaient […]
J'ai lu Bartleby et j'ai trouvé cela très émouvant. Quelque chose a dû me rappeler cette histoire quand je suis arrivé ici. Je n'ai pas réussi à me l'enlever tout à fait de la tête depuis. Elle me revient de temps en temps."

Bon, ben, ya plus qu'à relire Bartleby pour comprendre pourquoi la plupart des personnages du livre y font allusion, s'y identifient ou rejettent ce personnage.

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