Mal

Posté par Nico dans Voir - 15 août 2025 14:36

Perdre sa lucidité. Ça a beaucoup de formes. Je croyais connaître cela parce que j'avais marché en plein soleil, traînant pendant plus de trois heures une douleur aigüe au pied, la tête prise de vertiges et bourdonnante sous l'effet d'un premier stade de déshydratation (waouh, là, ça fait vraiment aventurier) pour ne pas rater le départ d'un dernier bus, il y a quelques années. Cette année, j'ai ajouté quelques cordes à mon arc d'aventurier en carton (plutôt des expériences enrichissantes au final, même si l'une d'elle aurait pu être tragique).

Excursion dans le Cantal, trois jours humides, nuageux, venteux, orageux, imprévisibles, mais au final, délicieux à affronter. Premier jour, sortie de voiture à 13h30 après 8h de route, vallée de la Santoire, ce magnifique cirque-toboggan au col duquel je voudrais me disperser... Le vent est fort, le ciel gris, les averses promptes et drues. Je sors la paire de chaussures, je fais confiance aux panneaux, je mets la veste chaude coupe-vent. C'est tout. Un litre d'eau dans le dos. Puis je monte vers le plateau du limon, en me jurant de ne pas m'y aventurer trop avant, garder toujours l’œil, à défaut de carte, sur le village de départ dans le fond de vallée. Lumière vacillante, crépusculaire, vent puissant venu de l'autre bout du plateau, troupeaux sereins, couple de marcheurs n'ayant plus vu de marcheurs depuis deux jours (traverser ce désert sans voir d'humain si longtemps doit avoir quelque chose de très inquiétant). Puis sur la terre très sombre, dans ce désert végétal, sans refuge, un, puis deux, puis trois orages aussi violents que brefs. Trempé, puis séché par le vent comme une soufflerie, trois fois de suite. Vivant. Hurler, presque de joie, contre les éléments. Ne vouloir être nulle part ailleurs. Marcher vers le soleil qui s'impose finalement. La beauté, juste là.

Deuxième jour long à monter deux fois à Cabre, par les deux vallées. Journée parfaite. Finir les pas trainants de fatigue, chanter pour se motiver. S'arrêter, repartir, rire tout seul épuisé, jouir du plaisir béat de tout ce que le jour me donne.

Troisième jour, expérience du brouillard. Dès 8h, je vois les nuages arriver depuis Aurillac, mais c’est de ces versants ouest du massif que je veux partir. Je sais aussi que le plafond s’affaissera en milieu de matinée, et que les sommets au-dessus de 1200 mètres disparaitront dans les nuages. Tant pis. L'itinéraire n’est pas périlleux. Résultat, un hiatus visuel de quatre heure, des crêtes, des abîmes, des falaises et des vues dont je ne sais rien, entre Puy de la Poche et Elancèze, un silence aussi dense que celui qui suit l'averse de neige, une privation des sens déroutante, et une confiance absolue au combo carte (détails analysés et suivis millimètre par millimètre, estimation du temps de parcours pour chaque millimètre), GPS et boussole pour réussir à redescendre, sous un ciel passé à l'averse continue, dans un chemin qui à priori n'existe plus, privatisé et terrassé par un exploitant peu scrupuleux et particulièrement farouche. Le passage "quitter le tracé pour descendre à travers la clairière jusqu'à la ferme et suivre l'ancien chemin qu'on devine dans les fougères" devient finalement une quête, quand on est quasi aveugle, dont je suis particulièrement fier. Ici, la perte de lucidité est permanente : il faut se dire à chaque pas, "non, je ne peux pas encore avoir atteint ce point, encore une minute, toujours tout droit, je ne vois rien encore, mais c’est normal, confiance en chaque pas". Quand je reviendrai, je devrai aussi racheter la carte IGN, qui a fini trempée en boule dans ma main, pour pouvoir suivre sur les 10cm² la fin du parcours sans risquer de la polir et l'émietter...
Savoir qu'on dort au sec permet de garder le moral tout au long de ce genre de journée.

Après la pluie, le vent, le brouillard, le "chemin qui n'existait plus" et ses effondrements.
Rarement je me suis excusé des parcours que j'ai fait prendre à ceux qui m'accompagnaient. Dans la Drôme, en ce premier jour de canicule, c'était l'écart de trop. Partis pour sept heures vers une crête magnifique et une redescente dans de bucoliques pâturages orientés au nord, une famille avec qui nous discutons me confirme ce que je pensais : le circuit se fait en moins de cinq heures.

Un homme me montre la boucle qu'il fait alors, glissant plus loin sur la crête jusqu'à un village perché et redescendant par des sentiers qu'il pratique en trail. La carte m'indique un tracé sinueux, typique des routes forestières bien damées. Deux de ces sentiers montent dans la combe, je me dis qu'il n'y a pas de raison que l'un soit entretenu et pas l'autre.
C'est pourtant le cas. Nous galérons comme des fous dès les premiers mètres, mais le dénivelé que nous perdons rapidement ne nous motive pas à remonter sur la route pour chercher ailleurs, au pic de chaleur de la journée. Nous continuons, à la carte et au GPS à tenter de retrouver le chemin, recouvert de sapins nains, de ronces, de fougères, arpentant des éboulis instables, une glissade m'envoie dix mètres plus bas, ma main pisse le sang, mon genou est profondément lacéré par le tronc d'un sapin ; nous nous projetons d'un palier à l'autre en multipliant les risques, puis les restes du chemin disparaissent complètement dans le lit de crue, plus de 30 mètres de large, d'un torrent qui a tout emporté, probablement quelques hivers plus tôt, justifiant surement l'abandon de l'entretien du sentier en amont. 10h de marche éreintante pour tout le corps, puis d'errance désemparée et de hargne. Solidarité, patience, gestion du temps et de l'énergie indispensables. Journée où l'on grandit surement un peu. Dans la peur, aussi, un peu. Redescente silencieuse en voiture. Baignade nécessaire au retour du sourire dans le premier torrent qui s'offre.