Un secret

Posté par Nico dans Voir - 25 septembre 2025 16:30

J’aimerais vous raconter, j'aimerais ne pas garder tout ça pour moi. Voila, je vais vous dire... Non, j'hésite, on ne se connait pas si bien. Si, si, bien sûr, nous sommes amis, comment vous dire, un ami, certes, vous êtes de cette cohorte fabuleuse d'amis apparus ces dernières années, comme je n'en avais jamais eu, moi qui me satisfaisais de la rareté de ceux-là qui me connaissent et me connaîtront toujours mieux que les autres, les exclusifs.

Vous, vous êtes la preuve que je suis aussi un animal social, que je sais aussi parfois enlever des épaisseurs à l'oignon (l'expression est laide ? Vous n'avez pas tort), faire sauter des paravents, être intéressé et curieux d'autre chose... Oui, vous dites vrai, il y a de l'opportunisme dans cette amitié, n'y en a-t-il pas toujours, beaucoup de choses ont changé... Dix ans... Comment ?  Ce que je viens de dire ? Non, rien," dix ans", une blague à part, une "pensée pour moi-même". Vous m'interrogez du regard, j'en ai trop dit ? Vous voulez savoir ? Vous voila presque trop curieux. C'est là peut-être la limite à votre amitié, les "historiques" savent quand il faut se taire, ne pas chercher à deviner...

Mais c'est vrai que ça me brûle. Je voudrais raconter. Mais c'est une histoire si décevante. A peine une histoire, devrais-je dire... Vous ne comprenez pas ? Évidemment. Plus qu'une histoire, ce sont des "événements climatiques". Vous me direz, "toujours plus mystérieux", ou encore "pourquoi je l'écoute, ce type est fou", et vous avez raison. Vous n'êtes pas là pour entendre la météo. Pas besoin de moi pour savoir ce qu'est l'orage, le froid, la canicule... Si je vous dis qu'il y avait quand même, parfois, des épisodes si violents qu'ils pouvaient laisser hébété, comme privé de ses repères, comprendrez-vous ce que je dis ?

J'ai passé dehors des nuits de pleine lune si chaudes, j'ai marché sous de si puissants orages, j'ai entendu se déchirer si violemment la terre, tomber le ciel, que rentrer chez moi me donnait l’impression de ne pas être à ma place. Pour quelques heures. Le monde tournait sans moi. Je n'étais pas de cet espace ni de ce temps. La douceur, vous comprenez ? Un certain disait que la beauté est amère. La douceur aussi. Elle vous enveloppe dans ce lieu que vous avez construit, qui est le vôtre, qui est la moitié de vous-même. Et la douceur, soudainement, comme la beauté, vous n'en voulez pas... Pas de milieu, vous voulez la déchirer, l'anéantir. Ho, juste un instant, vous disais-je, quelques heures, le temps de retrouver l'équilibre que vous avez adoré perdre dans les émotions, avant, quand vous marchiez, contempliez, parliez, quand, en fait (parce que je parle et je réfléchis, en même temps), vous preniez la fuite... 

La fuite, c'est trop dire, la fuite, ce n'est pas encore juste : un hiatus, un saut dans le vide, une attaque, une abstraction, un espoir ? Et puis... on ne fuit pas la beauté, la douceur. On ne fuit pas le coucher du soleil. On fuit peut-être le silence feutré, à tout prendre, mais votre lieu vous appelle et aura tôt fait de vous apaiser. Tout s'apaise. Les meubles cessent de bouger. Chaque bruit, chaque mouvement, redevient familier. Nécessaire, juste, suffisant.
Presque. (je vous vois sourire, je sais ce que vous pensez de moi : jamais assez, toujours malheureux... Je vous laisse le jugement de bonne grâce, vous êtes déjà très sympathique de m’écouter encore)
Même la tempête, même le feu, même l'aurore dans le froid, même le feu au crépuscule, le cri dans le noir, la falaise effondrée. Tout s'apaise mais rien ne se lasse. Tout continue, reste que les instants ne sont pas les mêmes, ne le seront plus jamais, et vous avez beau chercher, dans des bras, dans des yeux, une course, un rire, un chœur, rien ne sonne plus pareil, et rien ne s'explique, parce qu'on n'a pas envie.

Vous comprenez ?  Moi pas. Je n'ai pas compris, encore. Il faudrait que je le crie.
Je pourrais vous dire.
Je n'en ai pas envie.
Je ne partage pas la braise si douloureuse et si rare. Je n'avais rien demandé. Mais puisqu'elle est là, elle y reste, et elle n'est qu'à moi. Intrigant, probablement, décevant, c’est sûr, mais je vous avais prévenu. On ne pose pas le feu sur la table. On ne jette pas la douleur qui nous a adopté. On la caresse avec morgue. Comme un cancer.
Là, je vous dérange. Assez dégoisé. Buvons encore un peu trop.